Vendredi 1 juin 2012 5 01 /06 /Juin /2012 15:36





Le talent du cinéaste apparaît dès les premières minutes du film, alors que de longs plans fixes s’enchaînent, immobiles, rendus vivants seulement grâce à l’amplification des sons et des respirations du quotidien. Le résultat aurait pu être désastreux, en tout cas ennuyeux. Mais non, il intrigue et pose d’emblée le cadre de déroulement de l’histoire à venir. Cadre froid, mais pas dépourvu de charme pour autant ; un peu strict et sévère, mais à l’intérieur duquel on ne se refuserait peut-être pas à vivre…



C’est sans doute ce que pense aussi Elena depuis qu’elle s’est installée avec Vladimir. Sa relation de couple n’a pas l’air franchement épanouie, même si les soins et l’attention qu’elle porte à son époux, et dont celui-ci manifeste un entier contentement, confèrent une certaine chaleur à leur foyer. Toutefois, la menace semble toujours sur le point de se déchaîner en un flot d’agressivité mal contenue. La politesse exacerbée qui régit tous les rapports entre les personnages de ce film –exceptés Tatiana, la fille de Vladimir, et Sacha, le petit-fils d’Elena- est effrayante car elle se montre à la hauteur des tensions qui circulent implicitement sous couvert de courtoisie.

Le bel édifice est mis à l’épreuve par la précarité économique et sociale de la famille de Sergueï, le fils d’Elena. Présenté comme une brute de bêtise, vraie larve incapable de prendre sa vie en main et de consentir au moindre effort, il représente le désespoir de sa génération. Dans ce cas, pourquoi vouloir se sacrifier pour lui fournir une aide qu’il dilapidera sûrement en bières et en cacahuètes ? En tout cas, c’est l’avis de Vladimir qui refuse de prodiguer une portion de ses richesses pour aider cette famille plongée dans la ruine, au grand dam d’Elena. La confrontation prendra encore plus d’ampleur au cours du film, et poussera Elena jusqu’à des extrêmes qu’elle n’avait sans doute pas imaginés.



L’absence de pathétique et de sentimentalité exacerbée participe à la cohérence de l’atmosphère d’Elena. Tristesse contemplative, pessimisme… Parfois quelques élans de joie fugace, qui finissent souvent par retomber dans le désespoir généralisé. Des hoquets d’horreur surgissent –la vision d’un cadavre de cheval, une scène de baston alcoolisée- et finissent de glacer le spectateur.

On peut s’interroger sur la justesse de la représentation de la société de Poutine, se demander si elle ne cherche pas, parfois, à exagérer son propos… Difficile de répondre à cette question pour quiconque n’y a jamais vécu, mais il est indéniable que la puissance des impressions véhiculées par Andrei Zviaguintsev dans Elena n’est pas factice et certainement née d’expériences amères.

Par Colimasson - Publié dans : Film
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Mercredi 30 mai 2012 3 30 /05 /Mai /2012 13:29




Le mot « maman » contenu dans le titre de l’album est à l’origine d’une grave erreur de classement. L’ouvrage s’est malencontreusement perdu dans le rayon enfants de la bibliothèque municipale –dans ce cas, il aurait également très bien pu se perdre dans le rayon médical, et cela aurait peut-être même été plus pertinent.

Bien solide serait l’enfant prêt à lire ce récit tiré de l’expérience de Brian Fies, adulte sans que cela ne le dispense d’éprouver une peine bien compréhensible devant le cancer de sa mère. Il trouve un moyen comme un autre pour expier son inquiétude : la publication en feuilleton de l’évolution de la maladie de sa mère sous la forme d’une bande dessinée. Initialement regroupées sur son blog, les vignettes ont finalement été assemblées dans un album plutôt court et dense puisque Brian Fies réussit à évoquer, en moins de cent pages, toute la durée qui a séparé le début et la fin de la maladie –début et fin relatifs car se pose la question de savoir depuis quand sévissait la maladie, et jusqu’où sévira-t-elle, en dehors des pronostics médicaux ?



Brian replace sa mère dans son contexte familial et rappelle son passé, mais les singularités évoquées, prises entre les pinces mortelles du crabe, n’arrivent pas à faire oublier la menace qui plane toujours en arrière-fond. Les joies semblent artificielles, dérisoires. Pourtant, elles s’avèreront nécessaires. Peut-être même vitales ? C’est la question posée en filigrane dans cet album. Elle pousse également à s’interroger sur l’influence de l’environnement sur le psychisme, et donc sur la progression de la maladie.

Tout au long de son traitement, la mère de Brian Fies a en effet été bien entourée. Outre son fils, elle bénéficie du soutien de ses deux filles : l’une est infirmière (cela tombe bien) et l’autre vit sous le même toit qu’elle. Tous l’assistent au quotidien et suivent attentivement ses rendez-vous médicaux, les diagnostics et le pronostic vital.
Si « Maman » fera finalement partie des 5% de miraculés qui survivent à un cancer du cerveau, c’est peut-être parce qu’elle a eu le privilège d’être aussi bien entourée. En ce sens, le récit du cancer de Maman est un récit doré, loin de la déchéance qui peut concerner un plus grand nombre de malades…


Brian Fies a mis dans cet album toute son érudition au service de la compréhension d’un mal auquel il n’avait jamais été confronté jusqu’alors. Il met en forme les idées et les interrogations qui découlent de ses recherches de manière ludique. Les formes, les tons et les couleurs varient, surprenant sans cesse le lecteur, le déstabilisant comme si on le confrontait à son tour aux caprices du cancer. Le plaisir visible que Brian Fies a pris à réaliser la fresque de l’évolution du cancer de sa mère se transmet sans peine au lecteur. Il ne doit toutefois jamais faire oublier que cette activité créatrice a permis avant tout à Brian Fies de supporter le long traitement de sa mère et de ne jamais démissionner, même lorsque l’’issue fatale semblait inévitable.


 

Citation:
Quel peut être votre état quand une tumeur maligne au milieu du cerveau est le moindre de vos soucis ?



Citation:
Le cancer est en trois dimensions. Il a un volume. Ainsi, lorsque la longueur d’une tumeur passe par exemple de 13 à 10 cm, c’est en fait une différence de volume de 103 / 133) = (1000 / 2197), soit environ la moitié. Vous voyez pourquoi comprendre les maths peut aider ?





Citation:
Toutes les salles d’attente que nous fréquentons ont des puzzles. A première vue, cela semble anodin… Une façon comme une autre de tuer le temps en patientant. Mais je réalise que je n’ai jamais vu de puzzles dans un autre cabinet médical. Je pense que c’est à cause de la fréquence des visites, parfois quotidiennes. On peut placer huit ou neuf pièces, revenir le lendemain et trouver le même puzzle qui nous attend, un peu plus complet.



Par Colimasson - Publié dans : Bande dessinée
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Mardi 29 mai 2012 2 29 /05 /Mai /2012 18:03



Avant d’aborder le commentaire de ce film, je dois me confesser… Francis Ford Coppola m’est un parfait inconnu. je n’ai jamais vu Apocalypse now, Dracula, ni même sa fameuse trilogie du Parrain. Je n’évoque donc pas ses autres films, qui me sont même étrangers de nom…

Faire une telle annonce d’entrée de jeu peut paraître surprenant car il ne devrait pas être nécessaire d’avoir une culture béton de la filmographie et de la biographie d’un réalisateur pour apprécier ses derniers films. Pour Twixt, il en va tout autrement. Comment apprécier le gothique aux lourds relents de romantisme sans connaître les influences sombres et tribales qui imprégnèrent les premiers films de Coppola dans les années 70 ? Comment ne pas avoir envie de se poiler devant cette histoire pathétique de la mort d’une enfant sans connaître le tragique de la vie personnelle du réalisateur ? Ces arguments d’autorité, même s’ils ne concernent que de loin sa deernière réalisation cinématographique, devraient rendre incontestable la qualité de Twixt. Quel malheur alors de n’avoir pas pu assister à la projection sans toutes ces connaissances préalables, car il ne me reste de ce film que le souvenir d’un nanar aussi incroyablement mauvais que les livres ineptes écrits par Hall Baltimore.




Heureusement, tout n’est pas à jeter. L’histoire du malheureux Hall Baltimore est traitée avec beaucoup d’humour et se déroule dans un milieu atypique qui confère au film la patte d’une personnalité bien marquée. Mais alors pourquoi Coppola cède-t-il soudain au conformisme lorsqu’il se lance dans des incursions fantastiques à base de vampires au teint blafard et aux longues robes blanches ? La description de l’univers parallèle est ridicule. Même un fan de Marilyn Manson se sentirait mal à l’aise dans cette mise en scène tout de toc vêtue. Il ne suffit pas d’invoquer Edgar Allan Poe pour justifier ses prétentions d’égaler le maître de la nouvelle fantastique…


La lutte que mène Hall Baltimore pour livrer un roman potable à sa maison d’édition semble transposer la lutte livrée par Coppola pour pondre une sorte de film qui en mettrait plein la vue à ses spectateurs. Tout au long du développement de l’intrigue, on sent transparaître, sous la difficulté de l’enchaînement des scènes, sous l’ennui et le conformisme du déjà-vu, les difficultés rencontrées par le réalisateur pour presser de son cerveau quelques millilitres de pure inventivité. Tout le reste n’est qu’une digestion bâclée de références que même le plus ancien moine troglodyte au monde doit connaître.

L’épilogue brutal qui s’abat en trente secondes sur la tête du spectateur est mortel … Impossible de se lever avant que le générique de fin ne soit achevé. Ca tue et ça laisse abruti… Ce n’est tout de même pas la fin du film ? On attend le twist, le vrai, la surprise renversante qui nous permettra d’appréhender l’heure et demie qui vient de s’écouler sous un autre angle et qui viendra nous confirmer que Hall Baltimore n’était qu’un objet de dérision comique, et pas un représentant minable de Coppola. Malheureusement, le générique défile et se clôt sur un écran noir. Le twist est complètement foireux. C’est peut-être là que réside son potentiel d’émerveillement –ou devrais-je plutôt dire : de déception…

Par Colimasson - Publié dans : Film
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Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 18:01





Le Père de Famille n’a rien de révolutionnaire en soi, surtout pour un lecteur du 21e siècle habitué à toutes les audaces théâtrales. Il mérite toutefois que l’on s’y intéresse, à condition de replacer la pièce dans son contexte d’écriture.

L’histoire s’établit sur la trame classique du mariage entravé par l’obstacle parental. Ici, le père s’oppose au désir d’union de son fils, épris d’une jeune couturière orpheline. Obstacle parental qui révèle des dissensions sociales puisque, au 18e siècle, l’opprobre pèse encore sur le mélange des différentes classes. Toutefois, les premiers signes d’un changement apparaissent et la pièce du Père de famille s’en fait l’écho. Ses personnages semblent en effet évoquer les prises de positions diverses que l’on peut trouver au cours de cette période.

Saint-Silvain, le fils amoureux, remet en question les traditions par amour de Sophie. Fougueux et passionné, il se trouve confronté à la modération de son père. Si on sent que celui-ci est réticent au désir de son fils, son comportement prouve toutefois que derrière sa façade de respect des conventions, un esprit plus souple se développe, prêt à faire entorse à des mœurs dont la pertinence semble de moins en moins évidente. Le développement de cette réflexion est entravé par le Commandeur, frère du Père de Famille, personnage dont le seul plaisir semble être celui de créer la discorde autour de lui. Pour cette raison, il se veut le représentant de la vieille morale, non qu’il en approuve les vertus, mais dans le seul but égoïste de conserver une réputation chèrement acquise et de jouir du malheur qu’il a provoqué chez ses semblables.
Diderot nous dévoile ainsi les fondements de la morale bourgeoise : intérêts égoïstes et superficiels avant toute chose. Cela peut sembler caricatural. Heureusement, le comportement opposé, celui de Saint-Silvain, n’est pas valorisé davantage. Aucun personnage ne se veut être le représentant d’une vérité absolue. La meilleure chose qui puisse les caractériser est la raison, accompagnée de son corollaire la modération. Dans ce sens, les personnages les plus intéressants sont le Père de Famille et Sophie dont on suit l’évolution de la réflexion –non exempte de dualité- jusqu’à son terme.



Cette pièce est instructive d’une époque, même si aujourd’hui, le propos a perdu une partie de sa vitalité. La mise en évidence de la primauté de la raison chez l’homme juste, appliquée à la question du mariage entre des individus appartenant à des classes sociales différentes, semble mal adaptée aux temps actuels. Le principe mériterait peut-être d’être appliqué à un autre domaine de la vie moderne, si tant est que l’on pense encore que la Raison est le seul moyen d’acquérir une vision lucide ?

Plus novatrice, la mise en scène théâtrale proposée par Diderot révèle son statut de théoricien du théâtre au 18e siècle. Fondateur d’un nouveau genre –le drame-, il met en application ses théories dans le Père de Famille. Les mots ne sont plus seuls à exprimer de manière éloquente la multitude des sentiments que peuvent éprouver les hommes. Les gestes sont au moins aussi significatifs, et leur importance se traduit par l’abondance des didascalies. Le silence n’effraie plus, l’action n’est plus absolument recherchée. La dimension purement divertissante du théâtre devient beaucoup moins évidente à percevoir que dans les pièces de la comédie. Les personnages ne sont plus des héros ou des grands hommes, comme dans la tragédie.

Citation:
« Le Père de famille.- […] Mon ami, les larmes d’un père coulent souvent en secret… »



Toutes les bonnes intentions de Diderot sont louables. Elles transparaissent malheureusement trop clairement dans sa pièce et l’emmurent dans un carcan théorique. Le comble de cette pièce, c’est de tuer toute émotion à force de vouloir la faire ressortir. Bien que basée sur des principes qui semblent incontestables, Le Père de famille ne réussit pas à les mettre en pratique et ne présente qu’un aperçu froid des émotions que Diderot aurait aimé transmettre.


Quelques remarques intéressantes dans la préface, par Gerhardt Stenger:

Citation:
« Le dénouement surprenant du Père de famille, qui légitime après coup la révolte de Saint-Albin en même temps qu’il marque la défaite du Commandeur, exprime sur la scène l’ambition des Encyclopédistes : l’éviction des conservateurs, la fusion des classes possédantes, bourgeoisie capitaliste et aristocratie foncière, sous l’égide d’une monarchie contrôlée ou même absolue pourvu que le monarque gouverne suivant la raison et l’équité. »


Citation:

« En écrivant le Père de famille, Diderot ne s’est pas reposé de son labeur de l’Encyclopédie, il a justifié son action devant lui-même, son père, le pouvoir et la postérité. »
Par Colimasson - Publié dans : Livre - Communauté : Roman science fiction
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Dimanche 27 mai 2012 7 27 /05 /Mai /2012 15:16



Un film de plus sur les vampires, un ! C’est la période, il faut en profiter. Aucune ne sera plus propice à l’acquisition d’une solide culture vampiresque que celle-ci. Du vampire à toutes les sauces chaque semaine, même si les sauces se ressemblent parfois un peu trop.

Le début de Dark Shadows nous ramène vers le passé, temps d’un romantisme exacerbé à base de châteaux gothiques, de falaises abruptes, de brouillard et de sorcellerie… En dix minutes, le prologue, clicheteux à outrance, est bouclé. Cette blague permettait seulement de rappeler les bases et les fondamentaux des histoires d’amour contrariées mâtinées de fantastique et de mauvais sort. Ensuite, place à Burton… Que va-t-il rajouter à ce socle d’originalité minimale pour ébouriffer les sens de ses spectateurs les plus (ou moins) dévoués ?

Eh bien le pauvre gosse du prologue, enterré vampire au 16e siècle, trouve enfin une occasion de s’échapper de son cercueil quelques siècles plus tard, aux alentours des années 1970. La découverte du Nouveau Monde est prétexte à quelques cocasseries dans lesquelles on retrouve bien l’humour particulier de Tim Burton. La grandiloquence est tournée en dérision, quelques effets de surprise se succèdent, et le décalage entre l’antique vampire et les Etats-Unis du 20e siècle prête à sourire, même si certaines blagues fadasses sentent le réchauffé.




L’intérêt est relancé lorsque Barnabas le vampire intègre la génération nouvelle de sa famille, les Collins. Les difficultés de l’intégration du vampire sont éludées rapidement et c’est tant mieux. Il est bien plus intéressant dedécouvrir comment Barnabas acceptera et remédiera à la dégradation de sa lignée. Un peu d’abattement mais aussi une grande volonté le pousseront à lui redonner le prestige qu’elle avait connu de son vivant.



Hélas, les siècles se suivent et se ressemblent. Surtout lorsqu’il est question d’amour. Au 20e siècle, Barnabas retrouve Angélique Bouchard, la sorcière-vampire qui l’avait envoyée au fond du cercueil quatre siècles auparavant. Et parce qu’elle n’est jamais la favorite de Barnabas, en plus d’être jalouse, elle envahit l’écran avec ses caprices de femme fatale. On comprend bien l’intérêt de sa présence à mesure que les minutes passent. Sans elle, tout serait trop simple et Barnabas réussirait en deux-deux à relever la situation de la famille Collins. Heureusement, la vilaine sorcière vient lui mettre des bâtons dans les roues. Les techniques et ruses qu’elle déploie dans ce sens confèrent tout d’abord un certain intérêt au film, mais la surenchère semble ne jamais devoir se terminer et toute la dernière partie du film n’est qu’un grossier enchaînement de luttes, d’explosion, de destruction et d’effets spéciaux grandiloquents mais sans surprise. Dans ces affrontements manichéens, toute l’originalité relative de la première partie du film disparaît. On sait déjà qui va gagner la gueguerre, et les personnages se conforment aux stéréotypes habituels des bons et des méchants. Ainsi, si Dark Shadows fait s’affronter le bien et le mal, le passé et le présent, la malédiction et la possibilité de s’affranchir de ses dettes, il est aussi représentatif d’une lutte certaine de Tim Burton entre inventivité et conformité crasse.

Par Colimasson - Publié dans : Film
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