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6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 15:27





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Qu’on ne s’imagine pas balayer, en moins de cent pages, la totalité des Evangiles apocryphes. France Quéré s’est interposée entre son lecteur et la quantité affolante de ces textes pour n’en retenir que les principaux : ceux qui servent à sa démonstration :


« Les Apocryphes étant fort nombreux, nous avons choisi de ne présenter que les plus anciens. Parmi ces derniers, nous avons encore éliminé l’Evangile selon Philippe, en raison de sa longueur et de son caractère ésotérique ; nous avons également laissé de côté l’Evangile de Barthélémy, récit abscons et fastidieux, qui a jusqu’à ce jour découragé les traducteurs de langue française. »


Les évangiles sélectionnés se déclinent ensuite en Agrapha (« On appelle Agrapha des informations sur Jésus qui nous viennent, non pas des quatre évangiles, mais des autres textes du Nouveau Testament, des variantes introduites dans les manuscrits, ou des Pères de l’Eglise. Ce sont de brèves sections narratives touchant la vie de Jésus, et plus souvent des bribes de dialogue ou des sentences du Seigneur »), en Evangiles de la nativité et de l’enfance, en Evangiles de la Passion pour finir avec le cas particulier de l’Evangile gnostique de Thomas qui, découvert en 1946, a bien failli devenir le 5e Evangile canonique. La lecture à froid de ces documents pourrait nous laisser sceptiques…c’est sans compter sur la présentation de France Quéré qui parvient à nous révéler tout l’intérêt des Evangiles apocryphes aux niveaux culturel, religieux voire politique. Ne pas oublier que, presque deux millénaires plus tôt, la naissance du Christ et tous les miracles qui entourèrent sa venue sur Terre constituèrent un chamboulement énorme que rien jusqu’à aujourd’hui ne semble encore avoir pu égaler. Peu importe que le Christ ait réellement existé, qu’il ne soit qu’un personnage romancé ou qu’un fantasme : les écrits qui en parlent sont, eux, bien réels, et si le Christ n’a jamais accompli les miracles qu’on lui attribue, les textes qui les rapportent ont provoqué tout autant de prodiges effectifs. Face aux Evangiles canoniques, que l’on reconnaît par la droiture de leur transmission et par leur conformité à l’enseignement apostolique, s’ébruite une myriade de textes que nous appellerions peut-être aujourd’hui « romans de gare ». Ils n’ont rien d’original puisqu’ils s’inspirent des textes sacrés mais brodent, à partir de ce canevas, des digressions qui renseignent sur la culture d’une civilisation particulière ou les tendances de mouvements religieux dissidents du judaïsme et du christianisme anciens. Les lambeaux de papyrus constituant les Agrapha nous renseignent ainsi sur la fragilité d’un christianisme naissant qui batifolait encore avec les croyances égyptiennes, et l’évangile des Ebionites, par exemple, nous fera découvrir un mouvement dissident qui niait la divinité de Jésus, bien qu’ils lui fassent professer le végétarisme pour mieux imposer leurs mœurs austères aux païens.


Les Evangiles apocryphes se succèdent et nous font prendre conscience de notre imprégnation, encore très actuelle, à ces textes rejetés par les canons. Dans l’art, la poésie, la musique ou la littérature, l’iconographie apocryphe semble avoir stimulé l’imagination des hommes pour les siècles qui suivent, tandis que le rituel de la crèche, avec son bœuf et son âne, sa grotte de la nativité et la couronne des mages, sont aussi issus de tous ces textes dissidents. De même, la figure de Marie, à peine ébauchée dans les évangiles canoniques, a pris l’importance qu’on lui connaît grâce aux évangiles apocryphesqui ont longuement décrit son enfance et le caractère miraculeux de sa destinée. La Passion, exacerbation intense de la souffrance du Christ et des siens, ne se serait peut-être jamais manifestée sans les textes apocryphes qui n’hésitaient pas à friser l’hérésie en rendant le Christ aussi humain que ceux qui en parlèrent.


Les Evangiles apocryphes constituent un ensemble de textes poétiques rédigés sur le fond commun de cet évènement que fut l’arrivée du Christ sur terre. La question de la croyance semble finalement peu impliquée : il s’agit de transmettre des idées sur la base d’un fond commun qui sera compris par le plus grand nombre. Il peut s’agir de surprendre par la narration d’évènements impitoyables et cruels, qui remettent en cause toute une iconographie officielle :


« 4.1. Une autre fois, Jésus se promenait dans le village, quand un enfant, encourant, le heurta à l’épaule. Irrité, Jésus lui dit : « Tu ne poursuivras pas ta route. » A l’instant, l’enfant s’écroula, mort. » (Evangile du Pseudo-Thomas)


…de se laisser aller à de véritables morceaux de poésie :


« Or, moi, Joseph, je me promenais et ne me promenais pas. Et je levai les yeux vers la voûte du ciel et je la vis immobile, et je regardai en l’air et je le vis figé d’étonnement. Et les oiseaux étaient arrêtés en plein vol. Et j’abaissai mes yeux sur la terre et je vis une écuelle et des ouvriers étendus pour le repas, et leurs mains demeuraient dans l’écuelle. Et ceux qui mâchaient ne mâchaient pas et ceux qui prenaient de la nourriture ne la prenaient pas et ceux qui la portaient à la bouche ne l’y portaient pas. Toutes les faces et tous les yeux étaient levés vers les hauteurs. » (Protévangile de Jacques)


…ou de véhiculer des idées métaphysiques sur un ton clair et direct :


« 24. Je retournai donc vers le corps de mon père Joseph, qui gisait comme une corbeille. […] Je dis à la Vierge : « Ô Marie, où sont maintenant tous les travaux de métier qu’il a faits depuis son enfance jusqu’à maintenant ? Ils ont tous passé en un seul moment. C’est comme s’il n’était jamais né en ce monde » » (Histoire de Joseph le charpentier)


Peu nous importe, finalement, l’adéquation de ces textes avec ce qu’ils décrivent. S’ils sont réels et influents, c’est par le conditionnement des siècles à venir dont ils furent à l’origine. France Quéré nous interroge : « Des imposteurs ? Si l’on veut. Mais ces malheureux sont pris au collet par la troupe des censeurs : leurs contemporains, épris d’ordre, et nous les modernes, avec nos critères scientifiques. »


Considérons ces Evangiles apocryphes comme de beaux morceaux de poésie fantaisistes et tragiques sans lesquels notre monde serait radicalement différent.



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Des scènes à la force visuelle frappantes...



Des intuitions métaphysiques à l'état brut :



*peinture de Fra Angelico, L’annonciation

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Published by Colimasson - dans Livre
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