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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 14:03





La Montagne magique culmine à 975m (échelle Livre de Poche). Le voyage commence à une altitude de 11m. Journal de bord d’une ascension.


Jour 1 11m / 54m

On parle d’altitude et d’éloignement. Devrait-on plutôt parler de temps ? Le passé semble en interaction ininterrompue avec le présent. Sitôt en route avec Hans Castorp, voilà qu’il nous parle des évènements les plus personnels de son enfance, ceux qui ont servi de fondation à l’identité qu’il nous présente en ces débuts de pages. Ses aïeux, la mort d’une mère, d’un père puis d’un grand-père –on pourrait parler de coïncidence : « Celui qui était étendu là, ou plus exactement, ce qui était étendu là, ce n’était donc pas le grand-père lui-même, c’était une dépouille qui, Hans Castorps le savait bien, n’était pas en cire, mais faite de sa propre matière, c’était là ce qu’il y avait d’inconvenant, et d’à peine triste –aussi peu triste que le sont les choses qui concernent le corps et qui ne concernent que lui. » Hans Castorps m’a déjà emballée. N’omettons pas non plus un détail qui renforce la proximité : Hans Castorp a mon âge : « Lorsqu’il entreprit le voyage au cours duquel nous l’avons rencontré, il était dans sa vingt-troisième année ». Mal de mer existentiel et grand mépris de la mort en tant qu’objet de tragique, voilà le mélange idéal.


Jour 2 54m/148m

On se sent bien sur cette Montagne magique. Le sanatorium s’avère être plus accueillant qu’il n’y paraît et c’est peut-être là que réside le piège : il happe ses visiteurs hors du monde commun et les plonge dans un milieu fascinant constitué de lenteur et de grâce. « Et pourtant, on est bien chez nous ! Allons, monsieur votre cousin nous appréciera sûrement mieux que vous, et saura s’amuser. Ce ne sont pas les dames qui manquent, nous avons ici des dames tout à fait délicieuses ». Le sanatorium se constitue en communauté au sein de laquelle les uns et les autres se croisent quotidiennement et s’observent. La focalisation du regard sur l’autre intervient en dernier lieu, lorsque toutes les autres distractions se sont évanouies. Pauvreté qui permet de s’ouvrir sur une richesse dédaignée dans la vie quotidienne précipitée, elle me rappelle ce passage du Portrait de Dorian Gray : « Qu'est-ce qu'un rapport humain aujourd'hui? Il afflige par sa pauvreté. |...] Rencontrer quelqu'un devrait constituer un événement. Cela devrait bouleverser autant qu'un ermite apercevant un anachorète à l'horizon de son désert après quarante jours de solitude ». Oscar Wilde aurait dû faire le voyage avec nous. Et la maladie, au fait ? On s’en fout, cela fait longtemps qu’on ne s’en préoccupe plus –mieux encore, on s’en amuse et on s’en sert comme d’un agrément relevant agréablement la monotonie d’une vie monacale. « La maladie n’est aucunement noble, ni digne de respect, cette conception est elle-même morbide, ou ne peut conduire qu’à la maladie. » Toutefois, elle reste l’enjeu de tous les résidents du sanatorium car elle donne le droit de prolonger son séjour sur les hauteurs de la Montagne magique.


Jour 3 148m/238m

Hans Castorp me plaît toujours. Nous sommes deux invalides de même nature : « Je crois même que, dans l’ensemble, je m’accorde mieux avec des gens tristes qu’avec des gens gais. […] Lorsque les gens sont sérieux et tristes, et que la mort est en jeu, cela ne m’oppresse ni ne m’embarrasse, je me sens au contraire dans mon élément, et en tout cas mieux que lorsqu’on a trop d’entrain : ce qui me plaît beaucoup moins ». Hans Castorp me fait miroiter l’horizon d’un projet de vie qui ne me semble pas moins enviable que ce que le monde actuel me donne le droit d’espérer. Passer sa jeunesse dans un sanatorium, sans autre préoccupation que celle de sa maladie –c’est-à-dire de soi- et de ses amours –c’est-à-dire des autres. On déploierait alors, comme lui, une habilité psychologique à saisir tous les enjeux des relations et à les disséquer avec ironie. Qui n’a jamais connu un Pribislav ? « Ainsi s’était-il habitué de tout cœur à ses rapports discrets et distants avec Pribislav Hippe, et il les tenait au fond pour un élément durable de son existence. Il aimait les états d’âme que lui procuraient ces rencontres, l’attente de savoir si l’autre passerait aujourd’hui près de lui, le regarderait, les satisfactions silencieuses et délicates dont le comblait son secret, et même les déceptions qui en découlaient, et dont la plus grande était que Pribislav « manquât la classe », car la cour était alors vide, la journée privée de toute saveur, mais l’espoir demeurait ». Le sens de l’observation de Hans Castorp s’étend à tous les domaines qui l’entourent…



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Jour 4 238m/ 332m

… à trop de domaines ? Maintenant que Hans Castorp semble s’être installé durablement et que le charme des découvertes s’estompe, l’histoire s’enlise doucement. Hans Castorp bénéficie d’un regard extra-lucide sur les autres et sur lui-même, mais au prix de quelle quantité de descriptions… Des pages viennent simplement nous confirmer l’impression d’une atmosphère que nous pouvions déjà ressentir sans peine ; d’autres pages s’amusent à décrire sans fin les apparats, les postures et les expressions de nombreux personnages auxquels nous ne nous attachons pas particulièrement. On comprend qu’il n’y ait rien d’autre à faire dans ce sanatorium, faisant de la maladie et des conversations mondaines le monopole d’une existence –au fait, vous ai-je dit que Hans Castorp a officiellement été déclaré comme souffrant ?- et Thomas Mann insiste souvent sur la relativité d’un temps qui s’est libéré des contraintes de mesures habituelles, à la manière de son récit qui pédale dans la pagination pour nous faire éprouver toute la longueur de l’ennui. On commence à très bien le ressentir. L’ascension devient plus difficile.


Jour 5 332m/402m

Au moment où la lassitude commençait à s’installer, voilà que s’approche M. Settembrini, déjà aperçu à plusieurs reprises, mais jamais aussi durablement qu’au cours de cette étape. Puisqu’il ne se passe factuellement rien dans ce sanatorium des montagnes, les conversations entre malades sont les derniers refuges d’exotisme dans lesquels se réfugier. La parole conduit droit à l’abstraction d’autres mondes et on découvre, avec M. Settembrini, toute l’influence d’une époque nourrie par les idées des décadents et des physiologistes –même, Nietzsche ne se trouve jamais bien loin : « Rien n’est plus douloureux que lorsque la partie animale, organique de nous-même, nous empêche de servir la raison ». Hans Castorp absorde ces idées nouvelles. Comme il ne fait jamais rien à moitié, des pages et des pages l’entraînent dans la découverte d’un monde nouveau : celui où la physiologie balbutiante se trouve des affinités avec l’imagination romantique d’un Baudelaire. Est-ce à dire que tous les physiologistes et artistes romantiques pataugeaient eux aussi dans le désœuvrement ?


Jour 5 402m/506m

Déclarer son amour dans une langue étrangère apprise sur le tard, qu’est-ce que cela change ? Quelle idée… contenant le potentiel le plus romantique qu’il soit : « Moi, tu le remarques bien, je ne parle guère le français. Pourtant, avec toi, je préfère cette langue à la mienne, car pour moi, parler français, c’est parler sans parler, en quelque manière, sans responsabilité, ou, comme nous parlons en rêve ». Même lorsqu’il se montre fleur bleue, Hans Castorp ne peut s’empêcher de déployer ses dons de vivisecteur. La Montagne magique devient plus alanguie et vénéneuse. Je l’aimerais quand même moins placide.


Jour 6 506m/598m

Encore une nouvelle grimpe éprouvante. Toujours rien d’autre à faire que de parler sur cette Montagne magique qui échappe à l’écoulement classique du temps. Hans Castorp se laisse griser par une vision mythique du monde qui attire l’approbation de toutes mes propres représentations : « Lorsque le soleil sera entré dans la constellation de la Balance, dans trois mois environ, les jours auront de nouveau diminué suffisamment pour que le jour et la nuit soient égaux. Ensuite, ils diminuent de nouveau jusqu’à Noël, cela tu le sais bien. Mais veux-tu, s’il te plaît, réfléchir à ceci : pendant que le soleil traverse les signes de l’hiver, le Capricorne, le Verseau et les Poissons, les jours augmentent déjà de nouveau. Car voici qu’approche de nouveau le point du printemps, pour la trois millième fois depuis les Chaldéens, et les jours augmentent de nouveau jusqu’à l’année suivante, lorsque revient le commencement de l’été ». Mais lorsqu’il est question d’une lointaine politique, je n’y comprends plus grand-chose et laisse les personnages à leur controverse sur des pages et des pages. Oui, le temps dure longtemps, Hans Castorp a raison. Et le temps oscille de l’ennui extrême à la plus vive exaltation. On ne sait plus trop si c’est bon ou mauvais. On a envie de tout laisser de côté, écœuré, jusqu’à ce que la curiosité nous donne envie d’y revenir.



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Jour 7 598m/716m

Il neige, il neige, il neige… des pages sur la neige… faut dire que ça repose, après avoir suivi une conversation de même longueur entre Naphta et Settembrini. Les deux hommes, instruits jusqu’à ras-bord et dégoulinants de principes, s’affrontent en politique, en philosophie et en religion, mêlant les concepts avec le plus sérieux lorsque leur raison principale consiste seulement à triompher des opinions de l’autre. Finalement, qui gagne ? Le scepticisme et la vanité de tout dogme, dont la dénonciation semble, entre autres, être l’une des principales marottes de cette Montagne magique. Au passage, Thomas Mann nous glisse quelques informations historiques concernant certaines sociétés secrètes…en aurait-il été ? Dans un autre genre, le sanatorium de sa Montagne en constitue une déclinaison particulière, réservée à ceux qui accepteront de se montrer « malades » de la vie que les autres mènent en bas, à ras les pâquerettes. Il est délicieux de cracher dans la soupe lorsqu’on peut boire de la bisque de homard tous les jours…


Jour 8 716m/828m

La montagne magique a fini par me rendre insensible, même aux évènements les plus cruciaux et les plus funestes du sanatorium. Les années et les résidents passent dans l’indifférence : nouveaux ou anciens, leurs personnalités se confondent en une seule unité condamnée au scepticisme. Les différentes voix des personnages pourraient n’être que les murmures à contre-courant d’une seule conscience que la réflexion agite sans cesse. Nous lisons les tergiversations d’une conscience livrée à elle-même sans autre nourriture spirituelle que les sensations d’un corps agréablement morbide et parfois voluptueux.


Jour 9 : 828m/944m

Plus les pages défilent, plus le temps passe, et plus le désœuvrement qui se vit dans le sanatorium, après des années d’exaspération physique et de contentement intellectuel, se fait l’illustration d’une barbarie culturelle qui ne s’illustre jamais mieux que dans les joutes oratoires entre les divers patients érudits et éloquents de ce lieu. Quelques éclairs de génie, mais toujours beaucoup de fatigue, entre l’étalage d’une collection de musiques et des séances de transe dignes des présentations publiques du docteur Charcot.


Jour 10 : 944m/975m

Une fin percutante et synthétique, à l’image de ce qu’aurait dû être toute la Montagne magique. Mais alors, si tel avait été le cas, la montagne n’aurait été plus qu’une colline, pas assez éloignée du monde pour gagner ses étendards de microscome d’une certaine société malade. Plus on gravit cette montagne, plus se tarit l’exaltation des débuts. En quelques pages, Thomas Mann excelle à transmettre son message ; tout le reste consiste en une répétition qui se plaît aux joutes et développements oratoires aussi longs et laborieux que stériles voire prétentieux. Toutefois inévitable, cette alliance du fond et de la forme achève l’ascension de la Montagne magique de la façon la plus cohérente qu’il soit. Un livre qu’on ne peut apprécier qu’à condition d’être aussi éloigné de la conception classique du temps que ne l’était Hans Castorp, réfugié dans un sanatorium pendant les sept années les plus vigoureuses de la vie d’un homme.

« L'analyse est bonne comme instrument du progrès et de la civilisation, bonne dans la mesure où elle ébranle des convictions stupides, dissipe des préjugés naturels et mine l'autorité, bref, en d'autres termes, dans la mesure où elle affranchit, affine, humanise et prépare les serfs à la liberté. Elle est mauvaise, très mauvaise dans la mesure où elle empêche l'action, porte atteinte aux racines de la vie, est impuissante à lui donner une forme. L'analyse peut être une chose très peu appétissante, aussi peu appétissante que la mort dont elle relève en réalité, apparentée qu'elle est au tombeau et à son anatomie tarée. »



*peintures de Caspar David Friedrich

Quelques extraits ?

De l'émerveillement...

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Published by Colimasson - dans Livre
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