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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 14:00

De la lassitude à l’exaltation, de la critique au lyrisme, du dégoût à la passion, Emil Cioran parcourt toutes les contradictions qui le constituent et que ses veilles nocturnes ont révélé, pareilles aux éclairs de lucidité de l’homme illuminé. S’il a pu gravir les Cimes du désespoir plutôt que de mener l’existence plus classique d’un étudiant parisien planchant sur des thèses et se limitant aux digressions intellectuelles en trois parties -thèse– antithèse, synthèse-, Emil Cioran le doit à sa maladie : l’insomnie. Peu importe que personne ne considère vraiment cela comme un mal. La maladie a des charmes captieux qu’il suffit de désirer ne serait-ce que partiellement pour en être touché.


« Il n’est personne qui, après avoir triomphé de la douleur ou de la maladie, n’éprouve, au fond de son âme, un regret –si vague, si pâle soit-il. […] Lorsque la douleur fait partie intégrante de l’être, son dépassement suscite nécessairement le regret, comme d’une chose disparue. Ce que j’ai de meilleur en moi, tout comme ce que j’ai perdu, c’est à la souffrance que je le dois. Aussi ne peut-on ni l’aimer ni la condamner. J’ai pour elle un sentiment particulier, difficile à définir, mais qui a le charme et l’attrait d’une lumière crépusculaire. »


L’activité d’écriture d’Emil Cioran apparaît alors comme un moyen de dépasser ses terribles insomnies qui l’écartèrent de toute existence conventionnelle et lui firent connaître les nuits solitaires ou marginales de Paris. Le dépassement de cet état maladif constitue une attitude que Nietzsche n’aurait pas reniée et pourtant, Emil Cioran s’écarte des conclusions de son prédécesseur et choisit de ne pas exalter la puissance pure mais sa forme désenchantée : la mélancolie.


« Les éléments esthétiques de la mélancolie enveloppent les virtualités d’une harmonie future que n’offre pas la tristesse organique. Celle-ci aboutit nécessairement à l’irréparable, tandis que la mélancolie s’ouvre sur le rêve et la grâce. »


Emil Cioran reste trop humain en acceptant ses fléchissements. S’il est probable que Nietzsche ait connu une apathie aussi virulente que lui, son combat contre les sentiments compassionnels lui aura refusé d’en relater le moindre récit personnel. Emil Cioran ne revendique quant à lui aucune volonté de la sorte. En dehors de lui-même, le mal et le bien n’existent pas. Ne sont réelles que les luttes contradictoires qui se mènent dans son âme à la fois exaltée et fatiguée. Les paragraphes courts font s’alterner des voix qui ne semblent pas toujours émaner du même individu, si le goût pour la transcendance désenchantée de leur auteur ne constituait pas le refrain lancinant de leurs variations. Emil Cioran reconnaît une apathie des plus funestes, traduisant l’intérieur d’un homme dévitalisé –malade de l’insomnie, et malade de la refuser.


« En ce moment, je ne crois en rien du tout et je n’ai nul espoir. Tout ce qui fait le charme de la vie me paraît vide de sens. Je n’ai ni le sentiment du passé ni celui de l’avenir ; le présent ne me semble que poison. Je ne sais pas si je suis désespéré, car l’absence de tout espoir n’est pas forcément le désespoir. »


Il reconnaît aussi le vertige qui saisit l’homme enivré de son ascension, celui qui, ayant dépassé la plupart des autres hommes dans un parcours de solitude et de désespoir, se rend compte que abîmes menaçants qui l’entouraient n’avaient jamais été une menace pour son âme invincible.


« Je ressens en ce moment un impérieux besoin de crier, de pousser un hurlement qui épouvante l’univers. Je sens monter en moi un grondement sans précédent, et je me demande pourquoi il n’explose pas, pour anéantir ce monde, que j’engloutirais dans mon néant. Je me sens l’être le plus terrible qui ait jamais existé dans l’histoire, une brute apocalyptique débordant de flammes et de ténèbres. »


Peu importe que ces deux attitudes s’excluent -excepté dans le caractère extrême de leurs descriptions- car elles ne convaincront peut-être pas qui refuse le chaos en soi, mais sauront faire abdiquer celui qui accepte de le connaître ou celui qui l’a déjà connu.


« Ceux qui n’ont que peu d’états d’âme et ignorent l’expérience des confins ne peuvent se contredire, puisque leurs tendances réduites ne sauraient s’opposer. Ceux qui, au contraire, ressentent intensément la haine, le désespoir, le chaos, le néant ou l’amour, que chaque expérience consume et précipite vers la mort ; ceux qui ne peuvent respirer en dehors des cimes et qui sont toujours seuls, à plus forte raison lorsqu’ils sont entourés –comment pourraient-ils suivre une évolution linéaire ou se cristalliser en système ? »


Nietzsche craignait d’exalter la fatigue vitale en relâchant l’autorité qui cadenassait en lui tout instinct compassionnel ; Emil Cioran, au contraire, reconnaît cette pitié comme un tendre laxisme qui redonne de la confiance à une âme que la fatigue ne se permettrait de toute façon jamais d’épargner. La fougue au charme captieux d’Emil Cioran semble alors le souffle épique qui accompagne et enchante celui qui se dirige vers les Cimes du désespoir.


« Comment oserait-on encore parler de la vie lorsqu’on l’a anéantie en soi ? J’ai plus d’estime pour l’individu aux désirs contrariés, malheureux en amour et désespérés, que pour le sage impassible et orgueilleux. »

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Eve-Yeshe 20/03/2014 15:19

superbe critique. il y a un bon moment que j'ai envie de lire CIORAN (je l'ai découvert grâce à Jean d'Ormesson dans son histoire de la littérature française où il est dithyrambique à son sujet ) et j'en ai déjà 2 dans ma PAL. celui-là m'attire (idem pour Nietzsche d'ailleurs dont je connais seulement des extraits mais peur de ne pas être à la hauteur.car formation de scientifique donc tout ce que je connais en philo est une recherche personnelle via "la philo pour les nuls...

Colimasson 20/03/2014 16:04

N'hésite pas. Je suis aussi de formation scientifique mais il n'y a aucun intérêt à avoir des prérequis philosophiques. Au contraire, Cioran dénigre complètement les "compétences" philosophiques. Ses textes ont l'apparence de la philosophie -ce sont en vérité des extraits d'expérience brute.