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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 19:07






Dominique Loreau se coule dans la tendance de redécouverte de la sagesse extrême-orientale pour nous proposer ce livre, résultat d’une expérience de dépouillement matériel. Objectif : éliminer tous les objets de la vie courante qui nous « encombrent » pour ne conserver plus que ceux jugés nécessaires et suffisants –on peut toutefois se demander si les deux termes désignent des qualités similaires.
La deuxième partie du contrat représente déjà un arrangement avec la pure philosophie zen vantée en préface, et une introduction des privilèges de confort occidental ; après tout, quitte à louer le dépouillement des bonzes, pourquoi ne pas se débarrasser de toute possession ? Aucun objet n’est nécessaire (ni suffisant, aimerait-on dire, mais dans ce cas ça ne colle plus, preuve que les deux termes ne désignent pas la même qualité !).


D’ailleurs, si Dominique Loreau justifie son choix du nombre 99 comme symbolique d’un accessible raisonnable, d’autres nombres auraient pu satisfaire à cette exigence, surtout lorsque l’on voit avec quelle facilité l’auteure se détourne de cette limite. L’air de rien, elle affirme en toute innocence qu’un set de vaisselle japonaise, composé de bols, de ramequins, de plats et de baguettes, ne constitue qu’un seul objet, au même titre que la très astucieuse « pochette de sous-vêtements » ou que le très rusé « set chapeau, gant, écharpe ».


Toutes ces petites libertés prises avec l’enjeu annoncé en couverture de livre ne m’auraient pas vraiment dérangée si elles ne trahissaient pas une hypocrisie plus flagrante qui se confirme à la lecture de l’ouvrage –passé le seuil de la préface. Page après page, on découvre les objets sélectionnés et la justification du choix effectué par Dominique Loreau. On comprend que ce qui était au départ un postulat intéressant né de l’admiration pour la simplicité orientale n’est peut-être, finalement, qu’un argument marketing qui se pare de l’innocence que lui confère sa source d’inspiration. 99 objets nécessaires et suffisants apparaît peu à peu comme un catalogue publicitaire qui ne se contente même plus de vanter les mérites d’un produit de telle ou telle marque, mais qui louerait l’Objet élevé au rang de concept. On aboutit ainsi à ce paradoxe ironique : du postulat que l’on peut se contenter de 99 objets parce que rien de matériel ne nous est indispensable, on aboutit à l’affirmation que personne ne saurait vivre à la manière d’un être humain sans la possession de ces 99 objets.


Si la promesse de dépouillement matériel n’est pas respectée, en revanche, le dépouillement spirituel –qui lui, pourtant, n’était pas revendiqué- sera complètement honoré. Non seulement les 99 objets sélectionnés ne brillent pas par leur fantaisie –toutefois cela se comprend facilement- mais en plus les textes qui justifient leur sélection rivalisent d’insignifiance et d’ennui. Et encore… s’ils s’étaient contentés d’être insignifiants, ils auraient éventuellement pu convenir aux ambitions d’un manuel voué au minimalisme… mais non, ils sont pires que ça : ils sont racoleurs ! De page en page, on découvre, horrifié, une litanie de considérations creuses, propos de comptoirs de ménagères satisfaites et sûres d’elles, affirmés comme autant d’éclairs de génie qui avoisinent la grâce de l’illumination –alors qu’on frôle pourtant le ras-du-sol en matière d’argumentation et d’originalité.
Le dérivé de philosophie zen devient bientôt manuel de mode, et on se voit asséné des conseils vestimentaires dont on se serait bien passés : « Plus vous le voulez habillé, plus vous devez choisir votre chemisier dans un tissu fin comme le coton égyptien ou le coton des mers d’Islande ». Ces banalités pètent plus haut que leur cul et cherchent parfois à se donner des atours de méditations spirituelles : « […] toujours porter sur soi, que ce soit un mouchoir, un col ou des chaussettes, quelque chose d’impeccablement blanc afin de ne jamais oublier l’importance de la propreté, celle des apparences comme celle du cœur ». Les femmes, bien sûr, sont les premières concernées –tout le monde le sait, ces vilaines ont la fâcheuse manie de prendre un peu trop leurs aises dans la salle de bain, ainsi que nous le rappelle agréablement Dominique Loireau : « Chaque femme devrait avoir son propre vanity, surtout si elle ne vit pas seule : en plus d’être son jardin secret, il lui permet de ne pas « squatter » la salle de bain pendant des heures » ; mais elles ont aussi leurs petites habitudes charmantes : « J’ai toujours adoré, comme beaucoup de femmes, la jolie vaisselle »… Transparaissent parfois de vrais élans de sincérité, qui nous font en revanche douter de l’intégrité de l’engagement de l’auteure dans sa propre démarche : « Ce n’est pas au nom du minimalisme qu’il faut se priver de tout, surtout de ce qui rend, en échange de si peu d’espace, tant de services » (à propos d’un robot de cuisine).





Finalement, l’expérience des 99 objets nécessaires et suffisants n’aura pas permis à Dominique Loireau de s’éloigner du paradigme occidental. Bien au contraire, elle semble y rester fermement ligotée. De l’abondance matérielle, elle passe aux affres de l’engouement incontrôlable –à la manière de la fièvre acheteuse mais dans son mouvement opposé- et se conclut dans un bel étalage très bavard et prétentieux. Il s’agit là d’une réinterprétation de la simplicité zen toute personnelle et réduite à son aspect le plus matérialiste des choses.

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Published by Colimasson - dans Livre
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