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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 14:25
 


Le mouvement naturel conduisant de la virginité culturelle à sa plus grande imprégnation par le biais des œuvres littéraires, musicales et picturales –en passant par la découverte des cercles mondains, des voyages et de la pluralité religieuse- devrait normalement être celui d’un gain de plaisir et d’ouverture spirituelle. Mais, se conduisant loin de toutes les normes, Des Esseintes chemine A rebours et cette culture, qu’il choisit d’augmenter en lui tous les jours, ne lui procure qu’un gain de sophistication dégénérée, qu’un mépris sans cesse plus grand pour ses semblables, qu’un ennui désespéré et une langueur suicidaire.


Une tentative d’explication psychanalytique est parfois ébauchée par J. K. Huysmans. Le passé du personnage est évoqué comme élément déclencheur de tous ses maux futurs. Enfance morne et triste, sans amour ; alors que la dislocation des couples modernes est aujourd’hui souvent critiquée, ici leur union par-delà les haines et le mépris est plus farouchement dénoncée. Evidemment, cette prédisposition n’explique pas tout. Que serait-elle devenue si elle n’avait pas trouvé, à l’extérieur de la cellule familiale, le soutien de la culture ? Des Esseintes interagit avec elle comme un goujat avec les femmes : il choisit un de ses aspects –littérature, peinture, musique…-, s’emballe pour les délices qu’il imagine pouvoir se procurer par son biais, consomme tout en peu de temps, jusqu’au dégoût qui l’amène enfin à rejeter en bloc et avec mépris ce qu’il venait de porter aux nues. Cependant, ces histoires d’amours culturels ne laissent pas Des Esseintes indemnes. Qui est finalement triomphant ? La culture, qui n’a pas besoin de cet homme pour vivre et continuer d’avoir ses adeptes ? Ou Des Esseintes, qui perd à la fois l’espoir, la curiosité et se rapproche à chaque fois davantage du moment où il n’aura plus rien à rejeter ?


Avec cette destruction de l’édifice culturel qui semble réjouir le personnage, le lecteur pourra aussi trouver son plaisir. La littérature de boulevard, la déchéance du latin jusqu’au français médiéval, les œuvres populaires…sont laminées par les descriptions implacables d’un personnage qui semble trouver son raffinement suprême dans le contraste qu’il définit entre l’usage d’une prose sophistiquée et les desseins d’annihilation qu’il lui impose.


« Les jardiniers apportèrent encore de nouvelles variétés ; elles affectaient, cette fois, une apparence de peau factice sillonnée de fausses veines ; et, la plupart, comme rongées par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées de roséoles, damassées de dartres ; d’autres avaient le ton rose vif des cicatrices qui se ferment ou la teinte brune des croûtes qui se forment ; d’autres étaient bouillonnées par des cautères ; soulevées par des brûlures ; d’autres encore, montraient des épidermes poilus, creusés par des ulcères et repoussés par des chancres ; quelques-unes, enfin, paraissaient couvertes de pansements, plaquées d’axonge noire mercurielle, d’onguents verts de belladone, piquées de grains de poussière, par les micas jaunes de la poudre d’iodoforme. »



Le plaisir d’une telle lecture provient essentiellement de la dose de dérision qu’il est possible d’insuffler au roman ; cependant, si on essaie de vivre au même niveau d’observation que Des Esseintes, aucune ironie n’est permise. De drôle et amusant, A rebours devient alors désespéré et revanchard. Le personnage lasse, ses cris d’orfraie deviennent insignifiants. On aurait envie d’un personnage plus consistant, qui cesserait de s’illusionner en prenant la culture comme prétexte, et en ne revendiquant rien d’autre comme source de ses malheurs et de son incapacité à vivre.


Culture = barbarie ? Oui, quand elle est utilisée à mauvais escient, comme n’importe quoi d’autre d’ailleurs. Mais quelles prédispositions dans l’individu le forcent contre son gré à la pervertir et à en faire l’objet de sa propre destruction ? J. K. Huysmans préfère ne pas répondre directement à cette question, ce qui permettra au lecteur désirant de se faire sa propre opinion sur le sujet. De quoi est donc constitué l’essentiel d’A rebours ? De petites rancœurs d’abord amusantes, mais qui deviennent très rapidement lassantes et qu’on se surprend à survoler dans la dernière partie du livre, s’arrêtant seulement sur quelques beaux passages écrits dans une prose somptueuse. On finit par devenir semblable à Des Esseintes, ou presque : l’indifférence ne risque pas de se transformer en mépris virulent, et l’œuvre d’annihilation cessera sitôt le livre refermé. Plus précisément, J. K. Huysmans nous permet de comprendre son personnage en nous plongeant dans une expérience d’ennui culturel local, qui se conclut en même temps que la lecture d’A rebours.


Parmi les régals de la prose Huysmansienne :


Citation:
En prose, la langue verbeuse, les métaphores redondantes, les digressions amphigouriques du Pois Chiche, ne le ravissaient pas davantage ; la jactance de ses apostrophes, le flux de ses rengaines patriotiques, l’emphase de ses harangues, la pesante masse de son style, charnu, nourri, mais tourné à la graisse et privé de moelles et d’os, les insupportables scories de ses longs adverbes ouvrant la phrase, les inaltérables formules de ses adipeuses périodes mal liées entre elles par le fil des conjonctions, enfin ses lassantes habitudes de tautologie, ne le séduisaient guère […].



Réflexion sur Schopenhauer :


Citation:
Je ne songeais pas que, de Schopenhauer que j’admirais plus que de raison, à l’Ecclésiaste et au Livre de Job, il n’’y avait qu’un pas. Les prémisses sur le Pessimisme sont les mêmes, seulement, lorsqu’il s’agit de conclure, le philosophe se dérobe. J’aimais ses idées sur l’horreur de la vie, sur la bêtise du monde, sur l’inclémence de la destinée ; je les aime également dans les Livres Saints ; mais les observations de Schopenhauer n’aboutissent à rien ; il vous laisse, pour ainsi parler, en plan ; ses aphorismes ne sont, en somme, qu’un herbier de plaintes sèches ; l’Eglise, elle, explique les origines et les causes, signale les fins, présente les remèdes ; elle ne se contente pas de vous donner une consultation d’âme, elle vous traite et vous guérit, alors que le médicastre allemand, après vous avoir bien démontré que l’affection dont vous souffrez est incurable, vous tourne, en ricanant, le dos.

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Dominique 23/04/2013 09:16

j'aime particulièrement la dernière citation, il faut dire que je suis fane de Schopenhauer ET de la Bible, en particulier les traductions d'E Renan pour l'Ecclésiaste et job qui sont superbes

Colimasson 24/04/2013 07:02



Ce rapprochement comparatif entre Schopenhauer et la Bible m'a semblé très intéressant à moi aussi... mais pour ce qui est de la Bible, je n'ai pas encore eu le courage de la lire !