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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 15:35







Comme le fait dire Michael Haneke à Georges dans son film, lorsque sa fille vient le visiter pour prendre des nouvelles de sa mère, il y a des choses qu’il est inutile de montrer. De même, certains évènements ne peuvent pas être racontés. Si on tente de résumer le thème d’Amour, le propos serait forcément réducteur : on aurait tout raconté, et pourtant on serait passé à côté de tout ce qui compte.


Michael Haneke prouve qu’il n’est pas nécessaire d’amplifier les traits, de dramatiser les évènements ou d’introduire de l’originalité dans la mise en scène et les cadrages –de recourir aux plus gros artifices de la fiction- pour renvoyer le spectateur à lui-même et susciter en lui des émotions non pas puissantes mais si limpides et si clairement ressenties qu’il les comprend tout de suite. Ce ne sont pas des fulgurances qui se manifestent par accès mais une émotion qui s’installe progressivement et qui guide le sentiment d’un bout à l’autre du film, même lorsque plus rien ne paraît en justifier l’existence.


Le début du film ne laisse rien présager de ce qui va suivre. On nous présente un couple d’octogénaires banal et le jeu des acteurs semble alors trop appuyé, manquant à la fois de naturel et de fluidité. Les lieux visités traduisent l’appartenance du couple à un milieu petit-bourgeois. Tout est calme, retenu, de bon goût : il en résulte une sensation d’ennui tenace. C’est à partir de cet univers-là, qu’on lie aussitôt à tous les préjugés qui lui sont ordinairement attribués, qu’Anne va connaître sa déchéance physique puis morale, et que Georges va l’assister dignement –on comprend alors le sens du titre.

Rien ne sonne faux dans le film de Haneke. Je crois avoir fini par oublier que Amour est avant tout une « œuvre de fiction » (car l’histoire qu’il raconte constitue la réalité de certains). Les comportements des personnages présentent l’être humain à la fois dans ses contradictions –issues de ses faiblesses- et dans sa volonté de dépasser les limites imposées par sa condition –ce qui constitue sa grandeur. Ainsi en est-il d’Anne lorsqu’elle se retrouve paralysée. Elle se montre souvent tyrannique avec son époux lorsqu’elle minimise ses efforts et lorsqu’elle projette sur lui sa propre colère, se battant à la fois entre volonté d’autonomie et dépendance obligatoire dans laquelle la cloue sa paralysie. Pourtant, elle résiste à exprimer ouvertement ses souffrances et fait preuve d’une résistance morale étonnante. Quant à Georges, il est un modèle de dignité de bout en bout –peut-être plus encore que son épouse- et son abnégation est d’autant plus impressionnante que personne semble n’en avoir conscience.


Sans jamais évoquer la question, Amour finit par dresser un plaidoyer convaincant en faveur de l’euthanasie. Alors qu’ils prennent conscience que leur vie prendra bientôt fin, Georges et Anne ne cessent de revenir sur leur passé. Ils évoquent des souvenirs anciens, ils sortent les albums photos des placards… Entre la force de vie qui les caractérisait autrefois et leur condition actuelle se creuse un abîme d’absurdité –d’ailleurs brillamment illustré par le récit de l’enterrement d’un ami de famille. « A quoi bon ? » aurait-on envie de se dire. Et aussi : « Tout ça pour ça… » Les placards chargés de livres et d’œuvres d’art, les partitions musicales et les disques, tous ces objets de culture ont nécessité des efforts pour être acquis et assimilés ; ils ont constitué la fierté d’un couple qui a eu envie de les exposer dans leur pièce de réception ; ils retombent dans la vacuité qui a toujours été la leur lorsque la mort fait son apparition.


Mais Michael Haneke ne se plaît pas à nous laisser macérer dans le désespoir. Rester figé dans cette position traduirait une immaturité du sujet replié sur lui-même. Georges accompagne Anne dans une épreuve difficile dont il connaît l’issue inéluctable, mais plutôt que de se morfondre, il continue à vivre d’abord pour lui-même, ensuite pour aider au mieux son épouse. Digne dans toutes les situations, faisant preuve d’une intelligence humaine dont il ne s’offusque pas de n’être jamais remercié, il représente un modèle presque inégalable, et ce même dans l’ultime acte d’amour qu’il accomplira auprès d’Anne.

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Published by Colimasson - dans Film
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