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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 15:53





On croit tout d’abord assister à des séparations… Et puis non, en fait, Alina et Voichita se retrouvent après une longue absence, alors qu’elles avaient été habituées à être toujours liées l’une à l’autre lors de leur enfance passée à l’orphelinat. Alina déborde de joie ; Voichita, elle, semble plus mesurée et presque gênée de voir que son amie se contrôle si mal. Le trajet jusqu’au monastère orthodoxe où Voichita vit depuis sa sortie de l’orphelinat semble se faire dans un silence un peu surpris…






Pendant que Voichita vivait ses premières années hors de l’orphelinat dans le monastère, ayant trouvé là un « Papa » et une « Maman » d’adoption religieuse, Alina avait préféré se tourner vers l’extérieur en intégrant une famille d’accueil, puis en partant pour l’Allemagne. Le retour d’Alina devait permettre à Voichita de quitter le monastère et de suivre son amie jusqu’en Allemagne pour travailler comme « serveuse sur un bateau ». Dans quel état d’esprit se trouvait Voichita lorsque, pour la première fois, elle avait accepté cette proposition d’Alina ? Maintenant que son amie est de retour pour concrétiser cette décision, Voichita semble hésiter… Elle en parle à Papa, qui condamne fermement tout éloignement du monastère : il ne faut jamais dévier de la voie que l’on a choisie, il ne faut jamais chercher à connaître le monde extérieur, car « ceux qui partent reviennent différents » (on croirait presque entendre Ignatius Reilly : « Seuls des dégénérés pratiquent le tourisme. Personnellement, je ne suis sorti de notre ville qu’une seule fois »). Il suffisait cette désapprobation de Papa pour convaincre définitivement Voichita de rester au couvent. Le plus dur reste de le faire comprendre à Alina qui n’arrive pas à accepter l’idée que son amie puisse avoir autant changé. A présent, que peut faire Alina ? Elle n’envisage pas de retourner en Allemagne sans Voichita, mais celle-ci refuse de la suivre… Alina renonce donc à sa vie en Allemagne et décide, coûte que coûte, de rester auprès de Voichita.






Au-delà des collines communique une foule d’idées sans jamais les exposer de manière explicite. Différents points de vue se confrontent sur le « cas Alina ». Que veulent dire ses crises et ses spasmes, ses hurlements, son agitation soudaine et imprévisible ? Pour les médecins, il s’agit d’une maladie qui se soigne avec l’administration de psychotropes ; pour les religieux du monastère, c’est la possession par le Malin ; pour Alina et Voichita, c’est le sentiment poussé à son extrême (jalousie ? colère ? désespoir ?). Les interprétations se croisent, se recoupent, se contredisent… Seule la dernière reste intime et ni le corps médical, ni le groupe religieux n’osent y faire allusion, bien que quelques signes laissent à croire qu’ils ont pu y songer, à un moment ou à un autre... La prise en charge d’Alina répond à ces différentes conceptions : pour les médecins, c’est la camisole chimique ; pour les religieux, c’est la camisole physique. A la fin du film, lorsque les nonnes et les médecins s’affrontent au-dessus du corps d’Alina et se défendent ou attaquent en affirmant la légitimité de leurs moyens d’actions, j’ai repensé à ce propos de Henri Laborit :


« On me reproche parfois d’avoir inventé la camisole chimique. Mais on a sans doute oublié le temps où, médecin de garde dans la Marine, j’entrais dans le pavillon des agités avec un revolver et deux solides infirmiers parce que les malades crevaient dans des camisoles de force, transpirant et hurlant, ou bien, quand ils n’étaient pas dans une camisole de force, vous regardaient et vous tombaient dessus […]. »




Et les modes de pensée d’une société schizophrène de s’exprimer lorsque l’ambulancier offre à Alina une cérémonie éclair, alors que la religion vient de la tuer…


Toujours centrés sur eux-mêmes, ni le corps médical, ni les religieux du monastère ne pensent une seconde à l’impact que Voichita a pu avoir sur le comportement incompréhensible d’Alina. Voichita s’en rend-elle compte, d’ailleurs ? Sa conversion totale et extrême à la religion n’a pas la foi pour origine, comme elle le prétend elle-même : il s’agit plutôt d’une solution de recours à un manque, bien visible lorsque Papa et Maman menacent de l’exclure du monastère : elle ne revendique alors plus sa foi ou son amour de Dieu, mais se demande quel sens elle pourra donner à sa vie si elle doit vivre à l’extérieur. Le discours de son adhésion religieuse ressemble alors de manière frappante au discours du malade souffrant de troubles de l’addiction : amour central et indépassable de Dieu (priorité de l’addiction sur tout le reste), rituels obligatoires, pénitences, pensée conditionnée, éloignement, perte des liens sociaux et des intérêts… Alina semblait l’avoir compris, qui demandait à Voichita si cet amour inconditionnel de Dieu ne correspondait pas à une peur de vivre.





Toutes ces réflexions se déroulent dans un climat inconfortable fait de déchéance, de misère sociale, de froid et d’insalubrité. Pourtant, certaines scènes se dégagent, la nuit, dans les intérieurs du monastère, évoquant les clair-obscur de Georges de La Tour.





Cristian Mungiu brille également à mêler l’anecdotique et le dramatique : les décisions les plus importantes, les choix les plus cruciaux, sont effectués en même temps qu’on évoque le divorce d’untel ou le rendez-vous à telle heure d’un docteur. L’impression de réalité est si accrue que je me suis sentie moi-même projetée dans le film. Cristian Mungiu devait se douter de l’effet que produirait son réalisme, surtout lorsque celui-ci s’éloigne des hauteurs du monastère pour investir les labeurs de la circulation en pleine ville, à la fin du film… La menace grandit, on s’attend à tout… à mon avis, une belle pirouette, à considérer comme une vanité qui aurait pu éviter bien des désastres aux personnages d’Au-delà des collines

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Published by Colimasson - dans Film
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