Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 10:10





Ça faisait déjà un moment qu’on commençait à sentir qu’il couvait quelque chose d’ambigu derrière les couvertures parfaites reflétées par les magazines féminins. Ces publications, présentées comme des mines d’informations dont les femmes se délectent, avaient fini par nous donner l’impression que leurs conseils visaient d’abord à satisfaire les attentes des hommes et des industriels avant de satisfaire celles de leurs lectrices. Premiers vecteurs de l’aliénation féminine, les magazines féminins méritent qu’on s’attarde en profondeur sur leurs articles d’une superficialité revendiquée, première étape de la compréhension d’un phénomène de pression sociale dont les femmes sont victimes aujourd’hui peut-être encore plus que hier. Mona Chollet aborde cette réflexion dans son essai et va également plus loin puisqu’elle qualifie cette obligation de se fondre dans le moule de la Beauté fatale comme l’un des nouveaux visages d’une aliénation féminine. « Aliénation » : le mot est fort mais bien choisi pour désigner un processus de manipulation violent et sournois qui prend les formes d’une intentionnalité bien dirigée et dont la plupart des femmes ne sont même plus conscientes.


Mona Chollet dévoile la mascarade. Fini le sourire triomphant des starlettes, l’allure fière des mannequins, l’euphorie presque hystérique des acheteuses compulsives, l’enthousiasme naïf des bloggeuses de mode. Leur joie apparente à provoquer un « prurit de la carte bancaire », à revêtir des tenues inconfortables, à s’affamer pour pousser à l’extrême la ressemblance avec les canons de la mode véhiculés, est-elle une joie véritable ? ou n’est-elle qu’une des autres parures de la Beauté fatale, destinée à réduire la femme à l’objet inoffensif qui ne provoque pas de remous ? Car là se situe le vrai nœud du problème : en faisant croire à la femme que la maîtrise de son apparence et que l’accès libre, autorisé et socialement reconnu aux méthodes de séduction lui permettent d’accéder à une autonomie neuve, l’asservissement se renforce et devient moins difficile à cerner que s’il était promu ouvertement par des moyens tyranniques. Pour Mona Chollet, il s’agit même de la cause principale des lenteurs qui agissent dans le féminisme « politisé » -celui qui vise à l’obtention de la parité :


« Les pressions sur leur physique, la surveillance dont celui-ci fait l’objet sont un moyen rêvé de les contenir, de les contrôler. Ces préoccupations leur font perdre un temps, une énergie et un argent considérables ; elles les maintiennent dans un état d’insécurité psychique et de subordination qui les empêche de donner la pleine mesure de leurs capacités de profiter sans restriction d’une liberté chèrement acquise. »


Sur cette trame de pensée générale, Beauté fatale se divise en plusieurs parties, chacune consacrée à l’un des visages de cette aliénation. Comment se perpétue-t-elle et s’amplifie-t-elle dans le temps ? Pourquoi assiste-t-on à l’apparition d’objets de culte, tels les « it bag » ? L’essor du domaine industriel et du marketing est fortement corrélé à la pression croissante que subissent les femmes. Pour gagner en efficacité, le complexe de la mode et de la beauté n’hésite pas à se parer de prétentions culturelles et à trouver des vecteurs variés dont l’apparence semble innocente. Quelques exemples ? On peut citer les séries télévisées, les publicités à visée cinématographiques, la mise en avant d’égéries ou le sponsor de bloggeuses... Mona Chollet va plus loin encore en investissant la réalité des « persécutrices » de la mode : qui sont ces actrices, mannequins ou rédactrices qui participent à l’aliénation de leurs pairs ? On découvre la réalité du monde du mannequinat ou du cinéma, bien loin des sourires auréolés arrachés par obligation.





Dans son essai, Mona Chollet cherche des explications à la réussite triomphante de ce modèle d’aliénation. Elle en trouve à la fois dans le contexte économique –la crise et les difficultés professionnelles espérant être surmontées par des avantages physiques et une capacité à savoir se vendre-, dans l’histoire et la culture de l’Occident –plus encore de l’Europe latine et de son « art de la séduction » illustré par l’exemple récent de Dominique Strauss-Kahn-, dans la démocratisation de la culture et l’apparition d’une culture de masse –vecteur principal des critères de conformité sociale- et peut-être aussi dans la perte de valeurs familiales solides, dans une dégradation des rapports sociaux globaux entre individus.


Derrière tout cela, l’image de la femme « pensante » est légère, voire inexistante, et Mona Chollet s’interroge, en conclusion de son essai, sur les raisons qui sont à la base de cette terreur toute masculine de voir les femmes se mettre à penser. Quant à elle, Mona Chollet ne craint pas de détruire ses pouvoirs innés de séduction en menant une réflexion élaborée sur les nouveaux visages de l’aliénation féminine. Si le pseudo-féminisme des magazines féminins avait pu dégoûter ses lectrices d’appartenir à la gente féminine moderne, Beauté fatale leur permettra d’accéder à une véritable réflexion féministe qui s’attaque au cœur du problème. Connaître les rouages de la manipulation ne permet peut-être pas de lutter contre des conditionnements intégrés depuis longtemps, mais permet de les mettre en évidence dans la vie quotidienne et d’essayer, peu à peu, de s’en éloigner et d’accéder à une liberté bien plus émancipatrice que celle autorisée par la consommation.

 

 

Une explication au succès de ce féminisme comme revendication de son potentiel de séduction ?

Citation:

« Dans un monde défiguré, pollué, tenaillé par la peur, l’horizon sur lequel chacun s’autorise à projeter ses rêves s’est rétréci jusqu’à coïncider avec les dimensions de son chez-lui et, plus étroitement encore, avec celles de sa personne. Notre apparence, comme l’agencement et la décoration de notre cadre de vie, est au moins quelque chose sur quoi nous avons prise. La mode, associée à l’insouciance, au rêve et à la beauté, fournit une échappatoire mentale et imaginaire, en même temps qu’elle représente l’un des rares espoirs de réussite auxquels s’accrocher. »




Une réflexion très élaborée et novatrice autour de la maladie de l'anorexie -à travers l'exemple de Portia de Rossi :

Citation:
« Être allongée dans son lit la nuit devient une torture : elle est hantée par la vision du gras en train de s’installer. Au petit matin, à peine consciente, elle compte les calories assimilées et dépensées la veille, et remue ses pieds pour recommencer à en brûler avant même d’être levée. Un jour où elle sanglote de désespoir après s’être laissée aller à consommer six portions de yaourt d’un coup, elle se surprend à se demander combien de calories elle brûle en sanglotant. »



Citation:
« Le discours dominant invite à ne voir dans l’anorexie qu’une pathologie individuelle et à n’en rechercher les causes que dans le parcours personnel de celles qui en souffrent. […] De fait, toute interprétation qui ose établir un lien direct avec la condition féminine contemporaine est même frappée d’interdit. D’abord parce qu’elle implique une généralisation ; or notre époque est allergique à la généralisation –et, partant, à la critique sociale, puisqu’il ne peut y avoir de critique sociale sans un minimum de généralisation. Cette réprobation, comme celle qu’il est de bon ton de manifester à l’égard de ce qu’on qualifie de « victimisation », empêche l’identification d’une situation d’oppression, identification qui constitue pourtant un préalable indispensable à toute démarche de libération. »



Citation:
« Naomi Wolf, dans The Beauty Myth, opère une transposition saisissante : elle image ce qui se passerait si l’anorexie touchait non pas les jeunes filles, mais les jeunes hommes, dont certains parmi les plus brillants et les plus prometteurs d’Amérique. Elle parie qu’une affection frappant entre 5% et 10% d’entre eux, et ayant le taux de mortalité le plus élevé parmi les maladies psychiques, « ferait la couverture de Time, au lieu d’être reléguée dans les pages mode ». »



Citation:
« Le problème, toutefois, n’est pas tant de relier l’anorexie à la mode que de le faire dans l’intention de la minorer. […] D’abord, la mode, la publicité, le showbiz ne représentent pas une sphère à part, peuplée de gens extravagants et capricieux porteurs de valeurs qui n’engageraient qu’eux-mêmes. Il faut plutôt les voir comme une caisse de résonnance : ils captent la vision que la société se fait des femmes et l’amplifient en retour. Mais, surtout, l’anorexie découle d’une conception du corps héritée de la philosophie grecque, puis chrétienne ; une conception dont la société tout entière est imprégnée. Seul un préjugé misogyne et condescendant empêche d’admettre qu’une jeune femme puisse partager la vision et l’idéal de vénérables penseurs barbus. »




Les magazines de presse féminine sont épinglés tout au long des pages de l'essai (c'est souvent assez drôle) :

Citation:
« Dans Elle, une heureuse propriétaire de prothèses mammaires fraîchement posées se félicitait : « C’est un vrai petit coup de neuf pour notre couple. Nos relations sexuelles ont évolué, car je mets plus mes seins en avant. » On a du mal à concevoir une image de misère plus poignante que celle de ce couple, au lit, jouant avec les nouveaux seins de madame comme avec des ballons de plage. »



Citation:
« Les hommes, écrivait notre journaliste-plagiste dans Elle, aiment les filles « libérées ». Être « libérée » représente donc un impératif : et un impératif auquel il faut se conformer non pour le plaisir de la liberté, mais pour correspondre aux attentes des hommes : confessons que cela fait beaucoup de paradoxes pour notre petit cerveau. »



Evocation du cas récent de Strauss-Kahn:

Citation:
« Dans une tribune annoncée en une du Monde, après la remise en liberté de Strauss-Kahn, fin août 2011, Pascal Bruckner récrimine contre la « police du désir » qui sévit outre-Atlantique et se félicite de ce que « l’Europe latine semble mieux protégée de ce fléau par une culture ancienne de la conversation et une tolérance aux faiblesses humaines ». Avant de conclure : « Nous avons beaucoup de choses à apprendre de nos amis américains mais certainement pas l’art d’aimer. » Si on a bien suivi, une fellation de sept minutes, présentations comprises, pratiquée sur la moquette d’une chambre d’hôtel par une femme de chambre qui affirme y avoir été forcée représente donc le témoignage éclatant d’une « culture ancienne de la conversation » et d’un « art d’aimer » typiquement français : ça fait rêver. Les Françaises sont des sacrées veinardes. Pas étonnant que ces lourdauds de Yankees ne comprennent rien à de tels sommets de raffinement latin. »

 


Partager cet article

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article

commentaires