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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 14:38





Il est inutile d’apprendre : la connaissance ne s’acquiert ni dans les livres, ni ailleurs. Il est inutile de lire, à moins de vouloir se rendre fou, pédant ou désespéré. Il est inutile d’écrire, à moins de vouloir contaminer le reste du monde des relents dégénérés de son individu. Et pour le prouver, Flaubert nous livre une démonstration par l’absurde : non seulement il apprendra en se gorgeant de toutes les connaissances mémorisées jusqu’à son époque, mais en plus il tirera cet enseignement de ses pires ennemis les livres, après quoi il vomira cette mélasse d’enseignements par la plume, participant ainsi au massacre qu’il souhaite mettre en évidence.

Flaubert met en scène Bouvard et Pécuchet, deux pauvres bougres qui n’ont pas sa lucidité. Employés dactylographes menant une vie ordinaire, leur existence se met seulement à dévier lorsqu’ils tombent l’un sur l’autre. De leur fréquentation mutuelle, une troisième volonté surgira : celle qui aspire à un au-delà libéré des contraintes financières et de la monotonie professionnelle. Le destin aidant, Bouvard et Pécuchet trouvent finalement le moyen de se retirer à la campagne. Enfin, la belle vie ? Certes, mais… tout comme Emma Bovary, les deux anciens secrétaires ne parviennent jamais à l’entière satisfaction. Il manque quelque chose à leur épanouissement, sans qu’ils ne sachent précisément le nommer. L’ennui est là, qui guette le moindre fléchissement de leur humeur.

Pour détourner leur attention de cette menace, Bouvard et Pécuchet se lancent dans l’étude. Se projetant corps et âme dans une discipline après l’autre –biologie, géologie, philosophie, littérature, religion, psychologie, médecine, au choix…-, ils en aspirent toute la moelle avec un appétit de charognard, ne relevant la tête que lorsqu’il n’en reste plus rien, et découvrant alors le peu de consistance de la matière absorbée. Les sciences ne sont qu’un moyen, que Bouvard et Pécuchet dévorent pour atteindre une fin qu’ils ne connaissent pas. Les querelles idéologiques qu’ils se livrent ne sont que des divertissements, espérant peut-être aviver assez de foi en eux pour leur conférer une identité qu’ils ne maîtrisent pas.

Flaubert ne peut être comparé à ses personnages : il se situe bien au-delà d’eux et il les a surpassés depuis longtemps. Passant peut-être, comme eux, par les phases de la satisfaction, de l’ostentation, de la déception puis du désespoir, il n’a pas sombré à leur manière dans la résignation mais s’est gorgé d’une lucidité rageuse qui exacerbe son ironie et son dégoût. Le roman qu’il écrit pour rendre ses lecteurs aussi abattus que lui constitue une étrange mise en abyme : avant de l’écrire, Flaubert se sera infligé la lecture de centaines d’ouvrages scientifiques, en relevant toutes les incongruités (et nous livrant ainsi un Dictionnaire des idées reçues et un Sottisier truculents), et en résumant les grandes idées qu’il fait ensuite tenir à Bouvard et Pécuchet. Les références abondent en tous sens, les théories se contredisent les unes les autres, les idéologies s’affrontent dans des querelles dont la multiplication appauvrit l’intérêt, et tout l’édifice culturel s’effondre devant le constat d’une absurdité insolvable. Et si encore on s’amusait… mais non, même pas. Bouvard et Pécuchet, malgré quelques traces d’ironie cinglante et bouffonne (« Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrent de la viande dans une fiole, où était le suc gastrique d’un canard –et ils la portèrent sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre résultat que d’infecter leurs personnes »), se lit dans la torpeur et l’ennui.

Le travail de sape est réussi… ou presque. Malgré tout le dégoût qu’on suppose être à la base de l’écriture de ce roman, le lecteur ne pourra être totalement contaminé par l’abattement originel de Flaubert car, en détruisant l’objet de ses espoirs et de ses désillusions, celui-ci parvient enfin à trouver du plaisir là où les théories scientifiques n’ont su lui inspirer que du découragement. Sapant de bon cœur un édifice culturel fondé sur des sables mouvants, la rage triste de Flaubert devient rage joyeuse, et réussit parfois à nous tirer un sourire et même un soupçon de plaisir au milieu de notre ennui…



Ça sent le vécu :


Citation:
Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement devant les quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les papillons, avec indifférence devant les métaux ; les fossiles les firent rêver, la conchyliologie les ennuya. Ils examinèrent les serres-chaudes par les vitres, et frémirent en songeant que tous ces feuillages distillaient des poisons. Ce qu’ils admirèrent du cèdre, c’est qu’on l’eût rapporté dans un chapeau.




Les bons mots du Dictionnaire des Idées reçues :

Citation:
« EPINARDS : Les épinards sont le balai de l’estomac. Ne jamais rater la phrase célèbre de Prudhomme : « Je ne les aime pas, j’en suis bien aise, car si je les aimais, j’en mangerais, et je ne puis pas les souffrir » (il y en a qui trouveront cela parfaitement logique et qui ne riront pas). »

« ERECTION : Ne se dit qu’en parlant des monuments. »

« FERME : Lorsqu’on visite une ferme, on ne doit y manger que du pain bis et ne boire que du lait. Si on ajoute des œufs, s’écrier : « Dieu ! comme ils sont frais ! il n’y a pas de danger qu’on en trouve comme ça à la ville ! » »

« HACHISCH : Ne pas confondre avec « hachis » qui se fait avec de la viande, et qui ne provoque aucune extase voluptueuse. »

« ODEUR (des pieds) : Signe de santé. »

« OPTIMISTE : Equivalent d’imbécile. »

« PEDERASTIE : Maladie dont tous les hommes sont affectés à un certain âge. »

« TAUREAU : Le père du veau ; le bœuf n’est que l’oncle. »

« TERRE : Dire « les quatre coins de la terre » puisqu’elle est ronde. »


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Published by Colimasson - dans Livre
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