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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 20:06


Breakdowns est le mal-aimé d’Art Spiegelman. Après avoir hésité à trimballer sur soi, de la bibliothèque ou de la librairie jusqu’à son domicile, cet album de grand format, on apprend ainsi qu’il s’agit du fruit le plus embarrassant des travaux graphiques de l’auteur. Art Spiegelman s’excuse : s’il a finalement réussi à faire publier ses recherches dessinées, ce n’est pas faute d’avoir essayé d’échouer en proposant par exemple ses planches à l’hebdomadaire « East Village Other », si pourri qu’Art Spiegelman était donc « certain d’avoir toutes [ses] chances ». Et le travail de dépréciation continue. En quelques planches autobiographiques centrées sur son enfance, Art réussit presque à nous apitoyer sur le sort d’un gamin gauche, maladroit et inadapté au monde social, qui ne trouve d’autre remède à sa marginalité que la lecture de comics et de romans fantastiques, l’écriture et le dessin. Il réussit presque à se forger une image pitoyable et s’il n’y parvient pas totalement c’est qu’à son habitude, il raconte avec la distanciation qui fera plus tard l’horreur sans pathétique de Maüs, ajoutant encore une belle dose d’autodérision personnelle et familiale. L’humour, chez Art Spiegelman, n’adoucit jamais son propos et ne transforme pas ses planches en bluettes banales. « L’humour est, pour l’essentiel, une forme raffinée d’agressivité et de haine ».


Pourtant, Art Spiegelman semble commettre une fois le crime d’abandonner cet humour en chemin. Après des planches autobiographiques et des réflexions théoriques sur la bande dessinée, on parvient à ce point de Breakdowns où la narration et le dessin s’envolent dans l’expérimental. On avait commencé à soupçonner l’amorce de ce tournant lorsque Art Spiegelman imitait les dessins caoutchouteux de ses comics préférés –reflets d’une réalité grotesque qui auraient été encore tordus, étirés, grossis, rendus flexibles et sirupeux à la manière des personnages les plus inquiétants d’un Robert Crumb, par exemple. Mais l’expérimentation ne se contente pas de l’imitation et Art Spiegelman va plus loin lorsqu’il rajoute des sérigraphies héritées du pop art, des essais de cubisme à l’arrache, un puzzle narratif et d’autres expérimentations temporelles. Si tous ces essais se lisent avec curiosité, ils ne sont toutefois pas bouleversants et ne permettent pas de crier au génie. Il s’agit peut-être encore d’une nouvelle forme d’humour singeant les conventions artistiques de la bande dessinée et de l’art pictural pour faire valoir l’agressivité d’un ego spiegelmanien qui se cherche.



Art Spiegelman ne cherche pas à faire passer des vessies pour des lanternes et avoue ses ambitions presque mégalomaniaques dans une postface à la manière joycienne. Autodérision –encore ! Portrait de l’artiste en jeune %@S*! est la preuve que cet album résulte surtout d’une pose artistique de l’auteur –ce qui ne lui enlève aucun mérite- et qu’elle consiste en une étape cruciale de son développement jusqu’à ses œuvres de maturité. Celles-ci, enfin, n’auront plus besoin de perdre leur lecteur en chemin dans des expérimentations pas si géniales que ça pour captiver leur attention et susciter leur admiration.



Citation:
Forgé à coup d’humiliations et de traumas : on ne naît pas dessinateur de BD, on le devient. Le jeune inadapté doit s’évader dans le fantasme et/ou avoir un humour bien rare pour survivre. Dans les années 50, le base-ball n’était pas optionnel et être inapte vous classait plus bas que les filles dans la hiérarchie sociale. […] Je me planquais à la bibliothèque pour éviter d’autres humiliations et découvrir que Kafka aussi, devait être nul au baseball.


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Published by Colimasson - dans Bande dessinée
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