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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 15:38





Les mariages, les naissances, les séparations, les familles recomposées, le travail, le footing, les études, les courses, les repas, les conversations, les disputes et le nuage toxique de nyodène D -tels sont les événements qui sous-tendent ce Bruit de fond :


« Nous avons affaire à du nyodène D. Une toute nouvelle génération de déchets toxiques qui correspondent à l’avancée technologique. Un millionième de millionième peut transformer un rat en bonne santé en un rat sénile. »


Jack vit avec sa dernière épouse en date, Babette, et quelques-uns de leurs enfants issus de précédents mariages. Après avoir suivi des parcours conjugaux compliqués, ils semblent enfin avoir trouvé une accalmie en menant leur vie l'un avec l'autre. L'oeil à l'affût, on chercherait désespérément une faille à cette harmonie familiale qui ne prétend même pas être parfaite -mais il n'y en a pas. Chaque personnage montre une personnalité caractérisée jusqu'à l'outrance dans les voies les plus originales qu'il soit. Jack enseigne des cours d'Hitler au College on the Hills et pour assurer sa crédibilité, il arbore lunettes noires, moustache et accent allemand face à ses élèves. Babette incarne la santé triomphante : équilibrée et bonne vivante, elle consent même à vouloir suivre un régime pour ne pas écraser les autres de son énergie incroyable. Elle essaie d'avoir l'air névrosée, pour correspondre aux normes d'une époque et d'une société, mais ne réussit qu'à mieux affirmer la vigueur de son corps et l'équilibre de son esprit.Les enfants sont indénombrables : entre ceux qui partent, ceux qui reviennent et ceux qui restent dans le foyer à l'année, il est parfois difficile de s'y retrouver mais leurs personnalités déjà bien affirmées, entre le surdoué sceptique, la traqueuse pharmaceutique et le bébé aux prétentions d'immortalité, achèvent le portrait d'une famille devenue nouvel individu à part entière.


« La famille est le berceau des informations erronées du monde. Il doit y avoir quelque chose dans la vie familiale qui engendre les erreurs sur les faits. »


Le processus perturbateur ne pouvait provenir que de l'extérieur. Un jour, un nuage de nyodène D. se répand au-dessus de la ville suite à un accident ferroviaire. Les autorités et les experts s'inquiètent du comportement et des effets imprévisibles de cette nouvelle substance toxique. Dans le secret des laboratoires, les scientifiques semblent prendre autant de plaisir à jouer avec la vie que Jack s'amuse à enseigner l'Hitlerisme. Sont-ce les mêmes scientifiques qui ont élaboré les médicaments que Babette s'entête à prendre malgré les amnésies qu'ils semblent provoquer ? Quoiqu'il en soit, Jack, Babette et les leurs vont devoir prendre la poudre d'escampette. Mais alors qu'il s'arrête à une station service, Jack inspire une grande bouffée de nyodène D. Ou peut-être pas... 


« La culpabilité de l’homme, au cours de l’histoire et dans les remous même de son propre sang, a gagné de la complexité grâce à la technologie. La mort sournoise suinte dans le quotidien. »


On retrouve là une idée qui parcourt toutes les conceptions mythologiques faites par l'humanité : la némésis est proportionnelle à l'hybris. Au cours des derniers siècles de démesure technologique et industrielle, quelles menaces pèsent sur nos existences ? Comment être sûr que la chimie va vous tuer plus rapidement que prévu ? Partagé entre terreur et dignité, Jack brûle d'envie de confier son angoisse aux siens, mais il tient aussi à leur épargner cette inquiétude peut-être inutile et à confiner la mort au sein de sa seule conscience. Savait-il qu'entre temps, Babette se battait elle aussi face à une ambivalence de même nature ? Et pourquoi les enfants du couple ont-ils des comportements aussi étranges ? Le nyodène D. semble avoir agi comme un puissant révélateur de la mort qui rôde entre chaque individu. Le nyodène D. a révélé ce bruit de fond qui nous construit et nous particularise à notre insu.


« - Comment te sentirais-tu si tu étais un minable ?
Content d’être en vie. »



Avec le même détachement et le même humour, Don Delillo avance dans sa conception d'un sentiment tragique. Il redonne de la grandeur au moindre détail, au moindre savoir, au moindre geste. Qu'il s'agisse d'observer le caractère liturgique de la messe télévisée ou les promesses d'immortalité que prodiguent les centres commerciaux, Don Delillo parvient à dévoiler cette mort qui attend les hommes au prochain tournant. Et puis alors ? Il faut bien oublier et se passionner en attendant, et si la mort doit malgré tout surgir, elle le fera de manière insolite, à la manière d'une ritournelle de comptine, bouffonne et presque inoffensive.


« Babette parle aux chiens et aux chats. Je vois des petites taches colorées dans le coin de mon œil droit. Babette, le visage rouge d’excitation, projette, toujours sans résultat, d’aller faire du ski. En montant la colline pour me rendre à l’université, je remarque la peinture blanche des grosses pierres qui bordent les sentiers des nouvelles demeures.
Qui mourra le premier ? »



Ce bruit de fond agit aussi puissamment que le nyodène D. Sa verve intarissable, son humour féroce et son attachement désespéré aux détails n'ont d'égale que l'absolue omniprésence de la mort qui gouverne ses sujets.





« Il pense qu’il est heureux, mais c’est simplement une cellule nerveuse dans son cerveau qui est trop excitée ou pas assez. »



Magnifique :

Citation :
Ne vous en faites pas parce que je boite. Tous les gens de mon âge boitent. A partir d’un certain âge, c’est naturel de boiter. Ne vous en faites pas pour la toux. Ça fait du bien de tousser. Ça remue les matières. Toutes ces saletés ne peuvent pas vous faire de mal, tant qu’elles ne restent pas durant des années dans un coin. Donc, c’est bon de tousser. Ne parlons pas de l’insomnie. L’insomnie, ce n’est rien. Que gagne-t-on à dormir ? Arrivé à un certain âge, on pense que chaque minute de sommeil est une minute perdue pour faire des choses utiles. Par exemple tousser ou boiter. Ne vous en faites pas pour les femmes. Ça va avec les femmes. On loue des cassettes et on baise. Ça renvoie le sang vers le cœur. Surtout ne parlons pas des cigarettes. J’aime penser que, quand je m’en vais, c’est pour quelque chose. Les mormons peuvent s’arrêter de fumer s’ils en ont envie. Ils mourront de toute façon et pas forcément d’une meilleure mort. Quant à l’argent, ce n’est pas un problème. Ça va. Aucune retraite, aucune économie, aucune valeur, aucune action. Donc, ne vous faites pas de souci pour ça. Tout s’arrange. Ne vous en faites pas non plus pour les dents. Les dents, ça va. Plus elles branlent, plus on peut s’amuser en passant la langue dessus. De cette manière, la langue n’est pas inactive. Ne vous faites pas de souci pour le tremblement. Tout le monde tremble un jour ou l’autre. De toute façon, ce n’est que la main gauche. On arrive même à prendre plaisir à un tremblement si l’on fait semblant de croire qu’il s’agit de la main de quelqu’un d’autre. Ne vous tracassez pas pour la brusque et inexplicable perte de poids. Il n’y a aucune raison de manger ce qu’on ne peut pas voir. Et ne vous faites pas de souci à propos de mes yeux. Ils ne peuvent être pires qu’ils ne sont. Quant au cerveau, n’en parlons pas. Le cerveau s’en va avant le corps. C’est comme ça que les choses se passent. Donc, ne vous faites pas de tracas pour le cerveau. Et le cerveau, ça va. En revanche, faites-vous du souci pour la voiture. Le volant est tout tordu. Les freins ont été rafistolés trois fois. Le capot s’ouvre dès qu’il y a un nid-de-poule.


photographie d'Ilkka Halso

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Published by Colimasson - dans Livre
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