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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 14:05



Le personnage du Joueur de Dostoïevski –Dostoïevski lui-même- se cache entre les pages du livre d’Emmanuel Deun… arriverez-vous à le retrouver sans plus d’indices ?


Cette question fait office de mise en bouche mais ne doit pas voiler la véritable nature de « C’est mon jour de chance ! » qui est avant tout un essai psychologique consacré à l’addiction au jeu et aux fausses croyances qui l’accompagnent. Son auteur bouleverse toutefois quelques habitudes inhérentes au genre et procède avec une souplesse étonnante que son parcours explique peut-être. Initialement formé à l’Ecole Supérieure du Commerce, Emmanuel Deun a longtemps occupé diverses fonctions marketing - il travailla notamment pour un gros opérateur de jeux de casino dès 2000. Parallèlement et à partir de 2006, Emmanuel Deun décide de reprendre ses études. Il achève actuellement un cursus universitaire de psychologie clinique à l’université de Paris VIII. Travail dans le milieu du jeu et études dans le domaine de la psychologie l’ont fait s’intéresser à l’addiction au jeu. Initié sur le tard à ces deux secteurs, Emmanuel Deun a su tirer parti de sa curiosité et de son originalité pour postuler une hypothèse qui permettrait de renouveler le traitement accordé aux accros du jeu, pour peu que sa voix se fasse entendre. Ainsi, Emmanuel Deun stipule qu’à la volonté de gagner consciemment revendiquée par le joueur (pulsion de vie) s’opposerait une volonté inconsciente de perdre (pulsion de mort). Cette dernière volonté résulterait d’un masochisme moral en désaccord avec la pulsion de vie dominante du joueur, et doit donc être refoulée afin que l’addiction au jeu s’installe durablement. Ce refoulement s’établit sur la base de croyances erronées qui, non plus contentes de servir les buts conscients au jeu (illusion de contrôle, non-respect de l’indépendance des tours, pensées superstitieuses…), peuvent aussi servir les buts inconscients au jeu (théorie du complot, incrimination de l’opérateur de jeu, sourdines du masochisme) et piéger le joueur dans le déni de la morbidité de son comportement.


« En posant l’hypothèse du jeu pathologique comme symptôme du masochisme moral et de la pulsion de mort qui s’y rattache, nous faisons du jeu pathologique un comportement dont le but inconscient est la perte et la jouissance mortifère qu’elle provoque chez le sujet.
De la même manière que les cognitions erronées rendent conciliables la volonté de gagner et l’aléa défavorable, nous posons l’hypothèse selon laquelle il pourrait exister d’autres cognitions erronées dont la fonction psychique serait justement de rendre conciliables le but conscient de gagner et le but inconscient de perdre. »



Cette hypothèse est brièvement évoquée en première partie du livre -accompagnée de quelques références littéraires qui démontrent une nouvelle fois l’éclectisme de l’auteur- puis étudiée en pratique à travers une méthodologie impliquant sept volontaires. L’analyse est basée d’après les critères définis par le DSM-IV et ne concerne que les jeux de hasard impliquant de l’argent. Les exemples retenus dans cette partie sont ceux qui permettent le mieux de mettre en évidence la crédibilité de l’hypothèse posée par Emmanuel Deun et de mieux comprendre non seulement son postulat mais aussi les implications qui suivront dans la dernière partie de son essai. Dans un langage clair et accessible, son étude soulève l’idée délicate selon laquelle le clivage existant entre les différentes méthodes de traitement thérapeutique des addictions nécessiterait peut-être d’être effacé au profit des patients. Emmanuel Deun plaide notamment pour le travail conjoint des cognitivistes –opérateurs du conscient- avec les psychanalystes –opérateurs de l’inconscient- afin de permettre au joueur de travailler et de comprendre durablement son comportement et les mécanismes qui le rendent pérenne au détriment de ses vies sociale, familiale et professionnelle.


« C’est mon jour de chance ! » mérite d’être lu par le plus grand nombre des thérapeutes pour la valeur professionnelle de son hypothèse ; pour sa valeur personnelle, cet essai devrait également satisfaire les lecteurs souffrant ou ayant souffert d’addictions ainsi que leur entourage. En effet, si Emmanuel Deun traite particulièrement de l’addiction au jeu, son hypothèse peut parfaitement être étendue à toutes les autres addictions, et c’est la raison pour laquelle son essai n’est pas si anodin qu’il n’y paraît.


Corinne Maier (préface) a écrit:
L’auteur a l’audace d’opérer une synthèse des recherches existantes. Il complète l’approche cognitiviste par une prise en compte du sujet de l’inconscient. Les deux angles d’attaque ne sont en rien antagonistes. Sur la scène consciente, le joueur transforme une probabilité de perte en une probabilité de gain en s’appuyant sur des cognitions erronées. Parallèlement, il concilie une volonté affichée de gagner avec un désir inconscient de perdre. En effet, dans une perspective freudienne, le joueur pathologique ne joue peut-être pas tant pour gagner que pour perdre.




Le témoignage d'une "accro" :

Citation:
Maintenant, si vous voulez la preuve que je suis une droguée, je vais vous raconter un truc. Il y a quelques années, c’était un matin, j’étais chez moi et j’étais en train de me maquiller pour aller au casino. Mon fils m’appelle de Paris et m’annonce que mon petit-fils vient d’être transporté d’urgence à l’hôpital à la suite d’un accident de la circulation. Il avait l’air complètement paniqué au téléphone. Et moi, ben moi… je n’en avais rien à foutre. Je n’avais qu’un seul but : aller jouer. Je suis allée jouer et je n’ai pensé à rien du tout. Vers 13 heures, je suis sortie du casino et c’est là que j’ai repensé au coup de fil de mon fils. A mon petit-fils que j’adore. Et c’est là, seulement, que j’ai été prise de panique et que, évidemment, j’ai sauté dans le premier avion pour monter à Paris. Mais avant que j’aie joué, j’étais totalement insensible à tout ce qui aurait pu arriver.

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Published by Colimasson - dans Livre
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