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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 09:26



« Ouah-ou-ou-ou-ou-Ouah-ou-Ouah-ou ! Jetez un œil sur moi, je me meurs. Sous le porche, la tempête rugit la prière des agonisants, et je hurle avec elle. Je suis fichu. Un gredin à la toque crasseuse - le cuisiner de la cantine d’alimentation normale des employés du Conseil Central Economique du Peuple - m’a arrosé d’eau bouillante et brûlé le flanc gauche. Une ordure et un prolétaire par-dessus le marché ! Seigneur Dieu, ce que ça peut faire mal ! L’eau bouillante a pénétré jusqu’à l’os. Je hurle maintenant, mais hurler, ça sert à quoi ? »

Nous voici donc plongés dans les pensées d’un chien. Ca commence bien. Sincèrement, cette idée m’a emballée, moi qui aie toujours rêvé de savoir ce qui pouvait bien se passer dans la tête d’un cabot… La lecture du livre selon ce point de vue ne dure qu’un assez bref passage mais est succulente et participe aussi à l’ébauche (simplifiée) de la description de la société telle que Boulgakov voulait la présenter à son lecteur. Partagée entre les bons et les mauvais (vision manichéenne mais que voulez-vous, nous sommes dans la tête d’un chien…), l’explication tient en une ligne : les méchants sont ceux qui ont faim, et les autres doivent certainement être bien nourris.

« Celui-là, il mange abondamment, il ne vole pas, il ne va pas vous donner de coups de pied, lui-même, il n’a peur de rien, et, s’il n’a peur de rien, c’est qu’il est toujours repu. »


Bouboul, notre cher petit chien, est finalement recueilli par Philippe Philippovitch Transfigouratov (que j’abrégerai en PPT pour me faciliter la vie dentsblanches ). Après l’émerveillement consécutif à la découverte de ce qui sera son nouvel environnement, Bouboul subira une trépanation bien en règle et échangera son hypophyse et ses testicules contre ceux d’un homme. On a l’impression que PPT s’amuse aux dépens d’une pauvre bestiole mais non, l’expérience est vraiment très sérieuse, et elle dépassera sans doute les prévisions du professeur puisqu’au fil des jours, Bouboul subira une métamorphose aussi bien physique que mentale qui le fera ressembler de plus en plus à l’être humain dont il a reçu les organes… Pas de chance, ce dernier était un ivrogne, voleur et menteur ! Beaucoup de joie dans le bureau du prof en perspective…
Ici encore, on change de point de vue et l’évolution de Bouboul est décrite à travers l’agenda de Bormenthal, l’assistant de PPT.

« 9 janvier.
Depuis ce matin, son vocabulaire s'enrichit (en moyenne) d'une nouvelle expression toutes les cinq minutes, et de phrases. On dirait qu'elles étaient gelées dans sa conscience, qu'elles fondent et ressortent. Depuis hier soir, le phono a noté "Pousse pas", "Salaud", "Descends du marchepied", "Je vais te faire la fête", "La méconnaissance par l'Amérique", "Le réchaud". »


J’ai apprécié de pouvoir suivre l’histoire depuis la conscience de chacun des trois personnages principaux de ce livre. Il permet de les présenter sous des facettes à chaque fois différentes et traduit très bien le sentiment de suspicion caractéristique de la société de Boulgakov à l’époque où il a écrit cette nouvelle. Bouboul nous semble innocent et gentil, mais à travers le regard de Bormenthal, c’est le pire des voyous. PPT veut nous faire croire que ses expériences permettront à l’humanité de progresser, mais Bouboul nous indique clairement que cette croyance n’est qu’une grossière erreur de jugement. Quant au gentil petit assistant Bormenthal, il passe pour un disciple assoiffé de puissance aux yeux de Bouboul.

« Dans le cabinet, il a ri. Son sourire est déplaisant et pour ainsi dire artificiel. Puis il s’est gratté la nuque, a regardé autour de lui et j’ai noté un nouveau vocable distinctement prononcé : « les bourges ». Il a juré. Les gros mots lui viennent méthodiquement, sans interruption et, apparemment, sans le moindre sens. Ils ont un caractère quelque peu phonographique. On dirait que l’individu a jadis entendu quelque part ces jurons, les a inscrits automatiquement et inconsciemment dans son cerveau, et les recrache maintenant par paquets. Cela dit, que le diable m’emporte, je ne suis pas psychiatre. »

Rien n’échappe à la critique acerbe de cette nouvelle, et surtout pas le communisme, représenté par une bande de moussaillons qui essaie de destituer PPT de son appartement sous prétexte que celui-ci posséderait bien plus de chambres qu’il n’en a réellement besoin. Bouboul, d’abord moqueur vis-à-vis de cette troupe, finit cependant par se laisser convertir par la doctrine communiste et la ramène dans le bureau du médecin, essayant de traduire les quelques concepts qui ont réussi à s’implanter dans son cerveau avec sa conscience maladroite d’ivrogne mêlée à du chien.

« Chez vous autres, il faut que tout soit comme à la parade, dit-il. La serviette –là, la cravate- ici, et « veuillez m’escuser » et « s’il vous plaît-merci », mais pour ce qui est d’être naturel, jamais de la vie. Vous vous torturez à plaisir, comme sous les tsars. »

La science n’échappe pas non plus à la virulence de Boulgakov :

« Que le diable m’emporte…Cela faisait cinq années que j’étais là, à extirper les hypophyses des cerveaux…Vous savez quel travail j’ai fait, c’est inconcevable pour l’intelligence. Et voilà que, maintenant, la question se pose : à quoi bon ? Pour transformer un beau jour le plus adorables des chiens en une ordure à vous faire dresser les cheveux sur la tête.
- C’est quelque chose d’extraordinaire.
- Entièrement d’accord avec vous. Voilà, docteur, ce qui arrive lorsque le chercheur, au lieu de suivre à tâtons un chemin parallèle à celui de la nature, viole la question et soulève le rideau : tiens, le voilà, ton Bouboulov, et bon appétit !
- Philippe Philippovitch, mais si c’était le cerveau de Spinoza ?
- Oui ! jappa Philippe Philippovitch. Oui ! A condition que le chient n’ait pas la malchance de crever sous mon bistouri. Or, vous avez vu de quel genre d’opération il s’agissait. En un mot, moi, Philippe Transfigouratov, je n’ai jamais rien accompli de plus difficile de ma vie. Il est possible de greffer l’hypophyse de Spinoza ou de quelque autre farceur du même style et de concocter à partir d’un chien un être supérieur. Mais pourquoi diable ? Voilà la question. Expliquez-moi, je vous prie, pourquoi l’on devrait fabriquer artificiellement des Spinoza alors que n’importe quelle bonne femme peut en produire un n’importe quand. Après tout, la dame Lomonossov n’a-t-elle pas accouché de son illustre rejeton à Kholmogory ? Docteur, l’humanité s’en occupe elle-même, et du fait de l’évolution, produit obstinément chaque année, sur fond de toutes sortes d’ordures, des dizaines de génies transcendants, qui seront les ornements de la planète. »


Avec beaucoup d’humour et un sens de l’ironie très développé, Boulgakov parvient donc à trancher dans le vif de la société soviétique des années 30. Il faut parfois se faire plus bouffon que les bouffons pour échapper à leur jugement, et l’histoire d’un chien qui devient homme semble avoir été assez grotesque pour éviter la censure.




Enfin, le meilleur pour la fin (le médecin demandant à l’homme-chien de sa création le nom qu’il désire adopter) :

« -Alors, quel nom souhaitez-vous prendre ?
L’homme rectifia son nœud de cravate et répondit :
-Polygraphe Polygraphovitch.
-Ne faites pas l’imbécile, répondit Philippe Philippovitch, l’air sombre. »


Une analyse de l'oeuvre très intéressante :link

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Published by Colimasson - dans Livre
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