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13 août 2013 2 13 /08 /août /2013 12:23





« Harvey a débouché un nouveau litre. On a parlé de Kafka, Dosto, Tourguéniev, Gogol. Tous les emmerdeurs. »


C’est-à-dire que Charles Bukowski n’est pas un emmerdeur, lui. C’est-à-dire qu’il parle de bière, de whisky, de putes et de bastons. Mais en fait, là n’est pas le point nodal - la thématique abordée. La question à se poser à propos de ces passionnants objets d’étude est plutôt la suivante : comment bien en parler ? Même si Kafka, Dosto, Tourgéniev et Gogol racontaient leurs beuveries et leurs partouzes, Bukowski les trouverait sans doute toujours aussi chiants. Quant à lui, il parvient au miracle de ne pas l’être malgré le radotage de thématiques sexuelles et alcooliques qui finissent pourtant rapidement par tourner en rond.


Comment rigoler avec Bukowski ? On peut commencer en ouvrant l’index et en feuilletant au hasard des titres de ses Contes de la folie ordinaire. On aura peut-être envie de connaître la « vie dans un bordel au Texas », de découvrir une étonnante « machine à baiser », de comprendre pourquoi « la politique est l’art d’enculer les mouches » ou de pleurer un peu à l’évocation de l’histoire des « douze singes volants qui ne sont jamais arrivés à baiser ». Ouais mais enfin, tous ces titres n’évoquent pourtant pas le principal objet de mécontentement, de fascination et d’admiration mêlés de Bukowski : les femmes. C’est en cherchant à mettre le plus grand nombre d’entre elles dans leur pieu que les personnages de ces contes s’instruisent le mieux. Ils découvrent des mentalités dérangées –qui se taillade par excès de vanité, qui transforme son homme en gode vivant- et des univers loin de toutes les expériences qu’ils n’avaient encore jamais pu imaginer –ici un zoo lâché en pleine demeure, là le cabinet d’un savant fou qui n’a pas tiré son coup depuis longtemps et qui invente une femmoïde dernier cri. Des femmes partout à en vomir.


« Tous ces noms, toutes ces femmes qui boivent, qui chient, ont des règles, baisent des mecs, se font boucler dans des lit-placards, ça me dépasse. »


Alors, pour décompresser, les personnages de Bukowski s’alignent du pinard, écrivent des journaux underground, se bastonnent ou zigouillent des gens qui l’ont bien mérité. Le tout avec très peu de sentiments parce qu’il s’agit de toute façon des dernières activités qui demeurent un tant soit peu intéressantes pour des hommes blasés et revenus de tout le reste. La lucidité n’a pas disparu mais la volonté s’est tarie depuis belle lurette et porte à la résignation. Une résignation sans sentiments, bien sûr.


« J’étais magasinier chez un concessionnaire automobile et j’avais du mal à joindre les deux bouts. Mes seules joies étaient la bouffe, la bière et l’amour avec Sarah. C’est pas ce qu’on appelle une vie bien remplie mais il faut faire avec ce qu’on a. »


Ainsi se succèdent les passages de grand ennui, de baise et de bastons, dans l’égalité la plus indifférente. Charles Bukowski veut se donner l’apparence d’un mauvais garçon stupide et dégénéré, mais sa sincérité ne peut s’empêcher de transparaître dans le moindre dialogue anodin. Il faut savoir lire entre les lignes. On imagine le comptoir d’un bar auprès duquel seraient alignés quelques vieux à la vie décousue, misérable, loin de leurs idéaux, avalant bière sur bière dans le silence ou –pire encore- dans une monotonie agitée de discours à bâtons rompus. Une beigne de temps en temps. Un coup de baise en rentrant. Et c’est reparti pour un tour.


« Maintenant, oubliez-moi, chers lecteurs, je retourne aux putes, aux bourrins et au scotch, pendant qu’il est encore temps. Si j’y risque autant ma peau, il me paraît moins grave de causer sa propre mort que celle des autres, qu’on nous sert enrobée de baratin sur la Liberté, la Démocratie et l’Humanité, et tout un tas de merdes. »


Il n’empêche, qu’il le veuille ou non, Charles Bukowski ne peut s’empêcher d’évoquer les grandes thématiques des emmerdeurs. Il le fait en douce en appuyant bien sur leur absence. Si la liberté, la démocratie et l’humanité disparaissent, ces petits contes de la folie ordinaire deviendront bientôt de plus en plus fréquents. N’est-ce pas un puissant plaidoyer en leur faveur ? A moins que ce ne soit en fait qu’une révélation de leur inutilité. Dans les deux cas, les emmerdeurs n’ont plus de raison d’être.



Qu’est-ce que tu penses de la Lune ?
- Merde.
- Ouais, dit l’Indien, le mec qui est con sur terre il reste con sur la Lune. Pas de raison que ça change.
- Il paraît, dis-je, qu’il n’y a pas de vie sur Mars.
- Et alors ? demande Tony.
- Et merde, file-nous deux bières.


*peinture de Karl Hubbuch - Everyone Shows What He Has (Bruno and His Women), 1930

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Published by Colimasson - dans Livre
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