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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 12:15





Il fallait bien s’appeler Terry Zwigoff pour filmer un documentaire aussi intimiste que celui-ci sur le dessinateur de bande dessinée Robert Crumb. Et même pour le réalisateur, ami depuis plus de vingt ans avec ce grand nom du neuvième art, la tâche ne s’est pas effectuée avec limpidité. Il lui aura fallu neuf ans pour que son projet finisse par prendre forme. Le lien d’amitié a peut-être ici compliqué les choses : que peut-on montrer au public ? quelles sont les limites du voyeurisme ? toute la vie privée de Robert Crumb nécessite-t-elle vraiment d’être étalée aux yeux de tous pour que son œuvre soit mieux comprise ?





Ces questions sont légitimes car le film Crumb, à l’image de l’homme dont il cherche à cerner l’existence et les aspirations, semble n’avoir rien à cacher. Terry Zwigoff ne se borne pas à filmer Robert, sa femme (ses femmes) et son art. Il semble plutôt vouloir creuser et effectue un travail presque psychanalytique en revenant sur la famille et l’enfance du dessinateur –les explications et interprétations en moins. Le film permet au spectateur de découvrir un pan de l’existence de Robert qu’aucune interview classique ne nous avait permis de connaître jusqu’alors. Et plus encore, malgré l’abondance des planches publiées par Robert Crumb, malgré la densité de leur prose, on réalise que le dessinateur était loin de nous avoir tout dévoilé. Beaucoup plus facile de parler de ses fantasmes, de ses amours et de ses orgasmes que de revenir sur les failles d’une famille américaine « modèle » qui aura chu à force de vouloir exceller. On rencontre ainsi la mère de Robert Crumb mais aussi ses deux frères, Charles et Max. Au moment du tournage, Charles vit toujours chez leur mère : dépressif, il survit grâce à des calmants qui annihilent en lui toute volonté et accentuent sa réclusion misanthrope. Max ne s’en sort guère mieux. S’il peut se passer de psychotropes, en revanche, il peine à contrôler des pulsions sexuelles qui rendent son rapport avec ses congénères difficiles, et il n’arrive à garder un certain équilibre qu’en se mortifiant sur une planche cloutée et en avalant un long ruban purificateur, qu’il fait passer très régulièrement de sa bouche à son sphincter, avec un petit détour par le système digestif. Robert Crumb, avec ses délires dessinés, apparaît comme le rescapé de la famille, le seul qui semble mener une vie équilibrée. Est-ce le dessin qui lui a permis de se détourner de cette immondice familiale ? Peut-être, mais on ne comprend pas, alors, pourquoi cette activité n’a pas sauvé Max qui est l’initiateur de cette pratique dans la fratrie. Sans Max, Robert n’aurait peut-être jamais dessiné…



D’une durée de deux heures, le documentaire Crumb peine parfois à retenir pleinement l’attention. On comprend que certaines scènes ont pu sembler indispensables à Terry Zwigoff, ami de longue date de Robert Crumb, mais même le plus fervent lecteur de ce dernier –sauf peut-être le plus fanatique- ne sera pas forcément passionné par toutes les anecdotes empilées en vrac et en désordre entre deux interprétations de planches. Il règne en effet une impression d’autosatisfaction très agaçante. Peut-être n’est-ce que le reflet de l’admiration de Terry Zwigoff, mais Robert Crumb, tel qu’on veut nous le présenter –homme libre, détaché des conventions, surplombant la masse du commun des mortels par le maniement de ses crayons-, semble très vaniteux et sûr de lui. Son onanisme, qu’il aime à représenter dans ses planches, prend alors un double sens : il n’est plus seulement sexuel, mais aussi égocentrique. C’est parce qu’il s’aime que Robert Crumb croit nécessaire de livrer au su de tous ses frasques, jusqu’au plus subtil détail de sa libido. On ne lui en tiendra pas rigueur. Après tout, ce sont nous, lecteurs, qui lui permettons de continuer à dessiner ses monologues bavards. Crumb permettra dorénavant de les considérer non plus seulement comme un amusement, mais comme la preuve de survivance d’un homme qui aurait pu finir condamné comme ses deux frères.



Robert et Charles (l'adepte de la planche à clous)



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Le fils de Robert, Charles et Robert

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Published by Colimasson - dans Film
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