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2 octobre 2011 7 02 /10 /octobre /2011 16:44



Cet essai de George Steiner, publié en 1986, part d’une interrogation intéressante : comment peut-on expliquer le déchaînement des atrocités et des crimes vécus au siècle dernier alors même que la Culture, censée promouvoir des idées d’esthétique, de grandeur et de progrès, était plus accessible que jamais ? Ou, comme se demande Steiner : comment est-il possible que Buchenwald ne soit situé qu’à quelques kilomètres de Weimar ?

A partir de cette interrogation, Steiner nous fait profiter d’une réflexion très intéressante sur les idéaux qui ont façonné la Culture depuis le 18e siècle, afin de nous aider à comprendre son évolution et afin d’élucider les raisons mystérieuses qui l’ont empêché de se faire le remède, entre autres, des deux grandes guerres mondiales.
Si la Culture n’a pas réussi à nous préserver de ces maux, peut-on légitimement se demander si elle n’est pas, au contraire, à l’initiative des atrocités commises au cours du 20e siècle ? Existe-t-il des choses que les hommes ne sont pas encore prêts à savoir ? La métaphore du château de Barbe Bleue est très bien choisie… Nous ouvrons les portes de la connaissance, les unes après les autres, sans nous demander s’il est bon ou non de les ouvrir, assoiffés que nous sommes d’en apprendre sans cesse davantage, et nous précipitant déjà pour ouvrir la porte suivante sitôt que nous en avons franchi une.
D’un point de vue personnel, cette idée me plaît beaucoup. On peut me taxer de réactionnisme, mais l’emballement des connaissances scientifiques me semble être à l’encontre d’un progrès scientifique raisonnable, qui avance par paliers, qui s’assure que chaque étape est digne d’être validée avant de passer à la suivante. La profusion et l’abondance des œuvres artistiques est aussi un phénomène que je juge négatif, non pas qu’il me fasse peur, ou que je trouve regrettable que la culture soit ainsi offerte à tous, mais parce qu’à force de saturation, il pousse au dégoût de la Culture.

Dans la première partie de son livre, Steiner décrit une période de grand ennui qui, selon lui, aurait modelé une Culture de l’impatience, du désœuvrement, marquée par une envie de retrouver la violence et l’impétuosité des grandes guerres napoléoniennes. « Plutôt la barbarie que l’ennui », comme le disait notre bon vieux Théophile Gautier. Et là où les bons sentiments semblent pâles et ternes, les esprits s’échauffent à l’idée d’un lendemain plus tumultueux.


« Après Napoléon, que restait-il à faire ? Comment des poitrines promises à l’atmosphère grisante de la révolution et de l’épopée impériale auraient-elles pu respirer sous le ciel plombé de l’ordre bourgeois ? Comment un jeune homme pouvait-il à la fois écouter les récits que son père lui faisait de la Terreur et d’Austerlitz et descendre à cheval le boulevard paisible conduisant à son bureau ? Le passé plantait ses dents aigües dans la pulpe grisâtre du présent ; il provoquait, il semait des rêves insensés. »


De là, Steiner explique la sorte de « dégénérescence » qu’aurait connue la Culture, se faisant la porte-parole d’idéaux plus sombres et meurtriers que ceux des périodes précédentes. Vison un peu manichéenne sans doute, mais je ne me hasarderai pas à tenter de faire une comparaison minutieuse des œuvres parues au cours de ces deux périodes mises en opposition.
Et Steiner de regretter ces vers de Carducci :


Salut, ô genre humain accablé !
Tout passe et rien ne meurt.
Nous avons trop souffert et trop haï. Aimez :
Le monde est beau et l’avenir est saint.



Plus loin, dans une deuxième partie de son livre, Steiner s’interroge sur le rôle des humanités. Quel avenir pour les cultures dites « classiques » dans un monde qui a perdu ses repères et qui se voit chamboulé par l’arrivée de contre-cultures qui ne se définissent que par leur opposition à ce classicisme ? L’effondrement d’un socle de connaissances de bases semble, pour Steiner, avoir accéléré la chute de l’humanité dans un monde plus instable. La culture des humanités a perdu de la vitesse devant l’émergence d’une culture scientifique de plus en plus élaborée. La scission entre les deux mondes se fait de plus en plus forte, et Steiner la regrette :


« Il est absurde de parler de la Renaissance sans connaître sa cosmologie et les rêves mathématiques qui présidaient alors à l’élaboration des théories de l’art et de la musique. Etudier la littérature et la philosophie des dix-septième et dix-huitième siècles sans tenir compte de l’essor de la physique, de l’astronomie et de l’analyse mathématique à cette époque, c’est se cantonner dans une lecture superficielle. Un panorama du néo-classicisme qui omet Linné est vide. Que peut-on dire de sérieux de l’historicisme romantique, de la temporalité après Hegel, si on laisse de côté Buffon, Cuvier, Lamarck ? Les humanités ne se sont pas seulement montrées arrogantes en claironnant leur position privilégiée. Elles ont également fait preuve de sottise. »


La chute de Babylone, John Martin



Steiner semble vouloir nous apprendre à nous détacher d’une Culture classique, qui a fait son temps et qui nous renvoie seulement à un passé que nous devrions cesser de considérer comme appartenant au présent, pour mieux nous enrichir des nouvelles cultures et les considérer à leur juste valeur. Grand amateur de musique, Steiner ne tarit pas d’éloge à l’égard du développement de la technologie qui permet de la rendre accessible au plus grand nombre :


« Il n’est plus de mode d’amasser ses sentiments à l’abri du silence. La musique enregistrée s’accorde parfaitement à ces aspirations. Assis côte à côte, l’attention flottante, nous sommes emportés par le son, individuellement et collectivement. Voilà le paradoxe libérateur. A la différence du livre, le morceau de musique se révèle d’emblée propriété commune. Nous le vivons simultanément sur le plan personnel et social. Le plaisir de l’un ne lèse pas les autres. Nous nous rapprochons tout en affermissant notre identité. »


Steiner nous offre également la possibilité de considérer la Culture scientifique sous un regard neuf, essayant de nous apprendre à déceler le potentiel imaginaire qui se tient en elle :


« Aux racines de la métaphore, du mythe, du rire, là où les arts et les constructions délabrées des systèmes philosophiques nous font défaut, la science reste active. Qu’on aborde à ses régions les plus obscures, et se font jour une suprême élégance, un bouillonnement et une gaieté de l’esprit. Pensez au théorème de Banach-Tarski, selon lequel on peut diviser le Soleil et un pois en un nombre fini de parties discrètes, de manière qu’elles se correspondent deux à deux. La conséquence inéluctable est qu’on peut glisser le soleil dans la poche de son gilet et que les parties qui composent le pois peuvent remplir l’univers, sans un vide ni à l’intérieur du pois ni dans l’univers. Quel délire surréaliste engendre une merveille plus explicite ? »


Malgré toutes ces approches novatrices de la Culture, malgré le regard avisé de Steiner sur les limites que le savoir ne devrait jamais franchir, cet essai me laisse dubitative…
Evidemment, on pourrait reprocher à Steiner de n’aborder que la question de la Culture occidentale. Une allusion rapide est faite aux autres Cultures, mais elle se résume à ce passage :


« C’est sur notre culture tout entière que se concentre la tension, car, comme nous le rappellent les anthropologues, nombre de sociétés primitives ont préféré l’immobilisme ou la circularité du mythe au mouvement en avant, se sont perpétuées autour de vérités immuables. »

Mais je ne pense pas que ce soit le problème principal de cet ouvrage. Il fallait bien se limiter à l’étude d’une Culture pour ne pas se perdre dans de multiples théories…
Je reproche à cet essai une forme de démagogie du progrès, qui veut se tourner vers les nouvelles techniques avec l’espoir miraculeux d’abandonner tous les démons du passé.
Steiner est flou sur la conclusion qu’il veut apposer à cette réflexion. Sur un ton plutôt fataliste, il évoque la nécessité des hommes à en apprendre sans cesse davantage, se demandant toutefois quels bénéfices l’humanité pourrait retirer de l’ouverture de la dernière porte du château de Barbe-Bleue. Donnant l’impression de vouloir limiter la casse, il propose alors d’unir les Cultures classique et scientifique dans un élan commun vers le progrès modéré.
Belle conclusion, que d’autres avaient déjà tirée avant Steiner. Fallait-il employer une arme de la Culture pour démontrer que celle-ci doit être régulée afin que l’on en tire le meilleur parti ? Ce paradoxe presque schizophrène m’empêche de considérer cet essai avec tout le sérieux qu’il le mériterait peut-être… Mais parce qu’il est rempli de réflexions intéressantes sur le sens que l’on veut donner à la Culture et sur l’orientation qu’on veut lui faire prendre, il mérite d’être lu.

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Ju 20/01/2015 17:06

Merci pour cette chronique.
La conclusion du livre, ou du moins sa synthèse, parait un peu faible en effet. Parce que consensuelle ?