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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 22:09





La rencontre entre Ali et Stéphanie préfigure du reste de leur relation. Après une bagarre qui laisse la jeune femme dans un piteux état, Ali insiste pour la ramener chez elle. Il semble sincèrement éprouvé par ses blessures et a posteriori, tant de compassion étonne car elle ne colle pas avec le personnage tel que nous le découvrirons par la suite. Mais ce serait oublier qu’Ali est animé par le puissant moteur de la fornication, et c’est là une des choses humaines qu’il comprend le mieux et où il investit la plus grande part de son intelligence.

Au-delà de cette image un peu facile du bourrin, la représentation du personnage d’Ali est effectuée avec beaucoup de justesse. Il aurait été facile d’obtenir une brute que l’on fait s’agiter et boxer dans le vide pendant des heures. Si, en plus, ledit personnage se met à brutaliser son fils en le passant sous le tuyau d’arrosage glacé et en le secouant parce qu’il pleure, il aurait risqué de s’attirer la haine de tous les spectateurs bien intentionnés. Alors que Jacques Audiard n’hésite pas à invoquer ces stéréotypes de la brute épaisse –regard vide, sexualité animale, silence de primitif, passion pour les sports de combat et appétit dantesque-, Ali parvient à échapper à cette catégorisation qui semblait pourtant toute trouvée. En effet, sans démentir ces caractéristiques formelles, Jacques Audiard intercale quelques scènes discrètes qui viennent nuancer la description du personnage. Ali n’est pas une brute sans cervelle : il parvient à insuffler du bonheur à ceux de son entourage qui veulent bien s’y abandonner, en leur transmettant son penchant instinctif pour la satisfaction des besoins les plus simples –qui semblent aussi être les plus puissants : sortir, prendre l’air, retrouver le contact avec le soleil, l’eau, la neige, faire l’amour... Son intelligence est vitale. C’est celle, rare, de savoir ce qui est bon pour soi. Mais cette intelligence a aussi ses revers : poussée à l’extrême, elle engendre une énergie qu’Ali ne parvient pas à évacuer autrement qu’en se livrant à des combats d’une violence extrême et dont le dénouement frôle à chaque instant l’issue fatale ; investie dans le seul champ de la satisfaction des besoins personnels, elle devient autiste et nuit à l’expression des sentiments et à la communication avec les autres sensibilités.




L’illustration la plus frappante de cette observation survient lorsqu’Ali reçoit un coup de fil de Stéphanie. Pourtant averti par la télévision de l’accident de celle-ci, il lui demande innocemment si tout va bien, n’imaginant pas une seconde que la réponse est évidemment négative. Stéphanie relève l’absurdité de la question, mais cela ne semble pas frapper Ali. Il montre une indifférence totale à l’accident de la jeune femme et même lorsqu’il investit sa vie privée, il ne comprend pas que son accident puisse changer quoi que ce soit au bon déroulement de son existence. On reste stupéfait par ce manque d’empathie. On l’accepte mieux lorsqu’on réalise qu’Ali ne s’attarde pas davantage sur son sort lorsqu’il met son intégrité physique en jeu lors des combats et lorsqu’il se blesse. L’indifférence qu’il montre envers les autres, il l’applique également à lui-même. Que peut-on lui reprocher ?

Le personnage d’Ali est peut-être le plus fascinant du film, mais celui de Stéphanie mérite aussi le détour. Les premières dizaines de minutes du film sont d’une grande violence et permettent d’éprouver toute l’horreur de la situation vécue par la jeune femme. Jacques Audiard joue avec le processus d’identification et nous glace en nous confrontant à cette question : comment aurions-nous réagi à la place de Stéphanie si nous avions vécu la même chose qu’elle ? Les corps, malmenés depuis le début du film, poussés jusque dans leurs extrêmes, retrouvent leur réalité et leur fragilité. Jacques Audiard nous rappelle à quel point nos existences physiques sont précieuses et avec quelle facilité nous tendons à l’oublier dans notre quotidien. Est-ce un hasard si l’accident se produit sous l’eau ? En tout cas, l’endroit n’aurait pu être mieux trouvé. Dans le silence aquatique au milieu duquel ne se manifestent plus que les bruits du corps, l’extrême précarité de nos existences frappe de plein fouet –ce que la musique, la lumière, les jeux et l’emportement du quotidien tendent trop souvent à nous le faire oublier. Ce constat, effrayant, totalement désarmant, pourrait nous donner envie de nous enfermer à double-tour dans une pièce sans fenêtre pour ne plus jamais risquer de nous exposer aux multiples sources du danger du quotidien. Mais Jacques Audiard ne fait pas dans la petitesse et après nous avoir exposé tout le tragique de la situation de Stéphanie, le reste du film ne sera plus qu’une ode aux pouvoirs infinis que possède le corps pour s’adapter à des situations qui balaient tout le spectre de l’incroyable. Déprimée, enfermée chez elle parce qu’elle ne croit plus avoir le droit de faire partie du jeu de la vie, Stéphanie aurait risqué de dépérir par faute d’un moral impuissant à réveiller les pouvoirs amoindris de son corps. Ali sera là pour lui apprendre à remédier à cette faiblesse. Le tout se fait en peu de mots : la communication se réalise à un autre niveau.




On peut reprocher à ce film d’embellir un peu trop cette résilience –physique et morale- de Stéphanie. Assurément, De rouille et d’os n’est pas un documentaire dont le but est de transmettre une image qui correspond à la réalité des handicapés. Tout se fait extrêmement vite, qu’il s’agisse d’apprendre à utiliser un fauteuil roulant, d’accepter son sort, de savoir utiliser des prothèses ou d’oser affronter le regard des autres. Cet embellissement est tel qu’il frise parfois le sordide. A quand les prothèses comme nouvel accessoire de mode ? Le handicape semble en tout cas représenter le moyen le plus efficace pour s’assurer le respect des street fighters. Le look Robocop sera le look le plus prisé des années qui viennent… Malgré ces quelques fautes de goût qui font grincer les dents, on accepte ces scènes d’Audiard comme les preuves maladroites, car trop criantes, de la réadaptation totale de Stéphanie. Réussite au-delà de toutes les prévisions…

Encore un dernier petit défaut pour la route ? Les ficelles narratives du film sont beaucoup trop voyantes et le dénouement des scènes surprend peu. Ici, Jacques Audiard n’excelle pas dans la narration pure et semble avoir du mal à se débarrasser de certaines scènes convenues –happy end, déclaration d’amour, multiples preuves de la grandeur d’âme d’Ali qui se succèdent à la fin du film… Toutefois, et cela prouve l’excellence du film De rouille et d’os, ce défaut, qui aurait totalement pu anéantir la crédibilité de n’importe quelle autre réalisation, nuit à peine à celui-ci. On retrouve quelques clichés éprouvés par ailleurs ? Tant pis, car ils permettent de mettre en scène des personnalités atypiques dont le réalisme est si pointu qu’on pourrait presque l’assimiler à une originalité rarement égalée. De rouille et d’os nous rappelle des fondamentaux. Il confronte le spectateur à des réalités et à des vérités dont le quotidien le détourne sans cesse. Jacques Audiard a réalisé un film qui rend grandioses tous les aspects de la vie, et qui dépasse la simple observation des détails de l’existence.



Autre interprétation du film, qui survient après rédaction du commentaire précédent.
Il m’apparaît comme la métaphore du processus de guérison de toutes les maladies qui touchent au mental –maladies psychologiques ou handicap en l’occurrence. Après son accident, Stéphanie s’emmure dans la détresse. Son mal physique l’empêche de retrouver son ardeur mentale. Il lui manque la force psychologique, assimilée à l’élan vital d’Ali. Tout son processus de réadaptation pourrait être représentatif de la lutte interne qui se produit au sein de tout individu amoindri physiquement et mentalement pour retourner du côté de la vie. La violence et la cruauté des scènes répondent donc parfaitement à l’acharnement que doit mener, seul, celui qui a été détourné de la vie et qui souhaite y revenir.

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Published by Colimasson - dans Film
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