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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 18:26







Markus Imhoof dévoile son documentaire Des abeilles et des hommes comme un support lui permettant de réfléchir à cette question qui devient chaque jour plus lancinante : pourquoi les abeilles disparaissent-elles ? Le phénomène est connu. Depuis 15 ans, et selon les sources, ce sont entre 50 et 90% des abeilles qui meurent. Si on peut incriminer de nombreuses causes à l’appauvrissement de la diversité zoologique en général (surexploitation des terres, déforestation, perturbation de l’équilibre écologique…), le cas des abeilles est plus délicat car elles meurent de manière inexpliquée même lorsqu’on les trouve à l’état de domestication –ce qui ne se produit que très rarement dans le cas des élevages concentrationnaires d’animaux.


La construction des abeilles et des hommes suit une logique terriblement convaincante et appelle sans cesse à la réflexion du spectateur. Markus Imhoof, en sa qualité première de réalisateur, nous présente son sujet par le biais d’images spectaculaires filmées à l’aide de caméras inventées spécialement pour servir la cause des abeilles, et qui empruntent souvent à l’imagerie médicale. Ce sera l’occasion de s’immiscer à l’intérieur d’une ruche et de découvrir le miracle de la naissance d’une reine, de l’éclosion d’une larve, du remplissage des alvéoles par le nectar récolté dans les fleurs ou de l’accouplement de deux abeilles.





En choisissant d’interroger des hommes diversement liés aux abeilles de par le monde, Markus Imhoof draine une quantité de savoirs qu’on ne trouverait réunis dans aucun livre, car souvent très liés à une expérience personnelle ou à une histoire familiale. Fred Jaggi, apiculteur suisse, se bat pour préserver la pureté d’une variété d’abeilles noires, contaminées par les « saloperies » d’abeilles jaunes venues de l’autre flanc de sa montagne. Dans un paysage en apparence préservé des évolutions de la société moderne, entre les fleurs colorées et les chalets centenaires, Fred Jaggi nous explique comment attribuer un parent aux différentes plantes qui parsèment la terre : les fleurs aux formes originales et aux couleurs vives sont fécondées par les abeilles ; les plantes aux formes confuses, souvent de mauvaises herbes aux couleurs ternes, sont fécondées par le vent.





Fred Jaggi




Apparemment opposé aux valeurs traditionnelles qui entourent l’aura de Fred Jaggi, Markus Imhoof nous présente John Miller, fils d’apiculteur américain, aujourd’hui à la tête d’une immense entreprise chargée de polliniser de multiples surfaces agricoles aux Etats-Unis –car peut-être l’ignore-t-on, mais les abeilles n’existaient pas sur le Nouveau Monde avant que les colons n’y débarquent : ni prunes, ni poires, ni pommes, ni abricots -entre autres- n’y poussaient, expliquant la domination des paysages de prairie. John Miller prête donc ses abeilles aux exploitants agricoles, le temps de lancer la floraison des arbres, et voyage d’un endroit à l’autre en transportant ses abeilles dans des camions. Ici, la mortalité est accrue, en forte hausse, et inexplicable. Avec sa production de masse, John Miller se vante d’être un capitaliste redoutable, et lorsqu’il entend le bourdonnement de ses abeilles, il imagine « le bruit des billets et des pièces qui tombent ». Mais lorsqu’il invoque la voix de ses aïeux et qu’il entend ceux-ci lui dire : « vous avez détruit le lien qui nous unissait aux abeilles » puis lui demander : « auriez-vous perdu votre âme ? », on comprend que John Miller s’est blindé pour affronter la réalité d’un monde industriel qui demande une production de masse.






Face à cette réalité, la confrontation de l’élevage traditionnel de Fred Jaggi et celui industriel de John Miller est richement pensée, et si l’on croit que la première mérite notre respect parce qu’elle s’inscrit à l’opposé du schéma de surproduction imposé par le système, on finit par y déceler les mêmes mécanismes que ceux présents dans la production de John Miller –mais les effets y sont moins visibles, car cantonnés à un périmètre local.


Le constat écologique avancé par Markus Imhoof réveillera toutes les consciences écologiques assoupies par le déni des conséquences que nous aurons à subir du fait de la surconsommation et de la surproduction capitalistes. Peut-être en viendrons-nous à imiter les Chinois qui, pour pallier à la désertion des abeilles, sont condamnés à polliniser eux-mêmes leurs arbres fruitiers au compte-goutte ?




Les abeilles semblent avoir pressenti une catastrophe que nous nous efforçons encore de ne pas reconnaître. Les travaux d’une équipe de chercheurs menée par Randolf Menzel nous confirment l’intelligence de la ruche, composée d’un grand nombre de cellules autonomes –les abeilles- réunies dans l’accomplissement d’un seul et unique dessein : la survie de la reine. Questionnement à la fois philosophique et politique : comment perçoivent-elles le monde ? comment effectuent-elles leurs choix ? comment communiquent-elles ? et surtout, cette question qui relève, pour nous, d’une observation improbable : comment et pourquoi acceptent-elles leur inéluctable destin ? Il y a longtemps que nous autres hommes nous serions révoltés pour revendiquer notre « liberté ».




Markus Imhoof conclut son documentaire en nous montrant que, si les hommes n’ont toujours pas déterminé la cause de la disparition des abeilles, ils tentent toutefois d’y remédier en menant des recherches visant à sélectionner des patrimoines génétiques afin de créer de nouvelles espèces. Si certaines de ces expériences courent à la catastrophe –il suffit de rappeler le cas des abeilles tueuses échappées d’un laboratoire au Brésil-, il est certain que la diversité des espèces –celle que l’on ne retrouve plus ni dans les exploitations agricoles, ni dans les exploitations animalières- sera le meilleur moyen de lutter contre une épidémie de masse qui semble toucher davantage certaines espèces que d’autres. Mais est-ce en luttant contre les effets du « progrès » par le « progrès » que la situation parviendra à se réguler ? La surenchère n’a pas dit son dernier mot…


Des abeilles et des hommes, après nous avoir transmis une quantité d’informations appréciable, nous abandonne avec autant de nouvelles questions –en espérant cette fois que le déni ne nous les fera pas éclipser de sitôt.

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Published by Colimasson - dans Film
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