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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 11:42






Des éclairs


… pour symboliser les recherches épatantes d’un scientifique surdoué et à la force de travail prodigieuse –Gregor, directement inspiré de Nikola Tesla qui vécut à cheval entre le 19e et le 20e siècle…
…pour symboliser les amis les plus proches et les plus fidèles d’un homme qui ne s’intégrait aux mondanités qu’afin de financer ses recherches scientifiques, alors qu’il préférait la solitude aux comédies de la vie sociale (« Il semble […] s’adresser aux éclairs eux-mêmes comme à des employés, des enfants, des élèves ou des pairs, avec une étonnante variété d’intonations : consolateur, sévère, plaintif, affectueux ou menaçant, moqueur ou grandiloquent, humble ou mégalomane »)…
… et pour symboliser, enfin, l’écriture de Jean Echenoz, qui fulgure et qui réduit la biographie fictive d’un homme ayant réellement existé, à une centaine de pages où le lecteur part en cavalcade minimaliste…


A la limite, la genèse du personnage de Gregor n’intéresse pas Jean Echenoz. Gregor surgit du néant. Son existence ne mérite pas d’être justifiée. Pourquoi deviendra-t-il ce qu’il est ? Comment se fait-il qu’il soit doté de capacités extraordinaires, d’une intelligence hors du commun ? Jean Echenoz s’en frappe la tête contre les murs et nous bâcle la présentation de son personnage en un couple de pages, pas davantage. La description de la personnalité de Gregor nous fait profiler les stéréotypes les plus agaçants du type de l’intellectuel méprisant. A force de réduire, on se croit projeté dans la simplification :


« […] son caractère se dessine vite : ombrageux, méprisant, susceptible, cassant, Gregor se révèle précocement antipathique. Il se fait tôt remarquer par des caprices, des colères, des mutismes, des fugues et des initiatives intempestives, destructions, bris d’objets, sabotages et autres dégâts »




De même, hop ! hop ! Gregor est devenu adulte et omniscient en moins d’un paragraphe :


« Ayant ainsi appris en cinq minutes une bonne demi-douzaine de langues, distraitement expédié son parcours scolaire en sautant une classe sur deux, et surtout réglé une bonne fois pour toutes cette question des pendules –qu’il parvient bientôt à désosser puis rassembler en un instant, les yeux bandés, après quoi toutes délivrent à jamais une heure exacte à la nanoseconde près-, il se fait une première place dans la première école polytechnique venue, loin de son village et où il absorbe en un clin d’œil mathématiques, physique, mécanique, chimie, connaissances lui permettant d’entreprendre dès lors la conception d’objets originaux en tout genre, manifestant un singulier talent pour cet exercice »




Manière de renforcer les prodiges d’apprentissage d’un homme ? Ou mépris de Jean Echenoz qui cherche à se débarrasser le plus rapidement possible de formalités afin de se consacrer aux conséquences de la possession de telles facultés ? Puisqu’on ne le sait pas encore, à cette étape de la lecture, Jean Echenoz semble n’avoir livré qu’un texte décevant. En ce sens, il fonctionne à l’inverse de son personnage. Ce dernier, d’abord brillant –il cumule les découvertes révolutionnaires, réussissant même à braver l’opprobre et les réticences de la plèbe en se procurant le soutien de milliardaires et de scientifiques influents-, finira par voir apparaître une accumulation de gestes maladifs, une solitude et de mauvais choix de gestion de patrimoine qui s’achèveront dans la déchéance. Mais Gregor se préserve des malheurs ! reclus dans un monde qu’il a créé de toutes pièces, il reçoit des messages extraterrestres et se fait le protecteur et plus grand ami des pigeons, ayant abandonné tout souci de se faire valoir et de rechercher des mécènes, ayant fait disparaître toute envie d’inventer, de spéculer, de se torturer la matière grise pour que d’autres s’emparent mieux que lui du privilège d’être « l’inventeur ». Gregor semble plus serein que jamais.


On comprend alors pourquoi Jean Echenoz a survolé si rapidement les débuts de l’existence de Gregor ainsi que ses maigres et relatifs succès –vite volés par d’autres scientifiques moins dispersés et plus pragmatiques que lui. La vie « saine », dans ce qu’elle comporte encore de minimum de relations sociales, plus ou moins bien tolérées, n’est qu’une marque de l’incomplétude de l’affirmation véritable du caractère d’un homme. Gregor devient entièrement singulier lorsqu’il perd toute attache avec les conventions et les normes de la vie sociale. C’est sur ce tournant de la vie du scientifique que Jean Echenoz consacre la plus grande part des Eclairs. On s’en veut alors d’avoir regretté l’allusion rapide de l’auteur aux débuts de la biographie de Gregor : en effet, ce n’était pas là ce qu’il y avait de plus intéressant à dire. En quelque sorte, Jean Echenoz semble récompenser le lecteur qui ne se serait pas laissé décourager par ce minimalisme en lui livrant, peu à peu et sur le tard, l’évolution objectivement désastreuse mais subjectivement merveilleuse d’un homme qui s’était peut-être d’abord réfugié dans la spéculation scientifique pour donner une forme conventionnelle aux folies qui rongeaient en réalité son esprit –et qui finirent par le rattraper.


Les manies croissantes de Gregor sont simplement constatées -ici le minimalisme d'Echenoz est un avantage. On s'en fiche de savoir si ces manies sont bonnes ou mauvaises, et pour qui, d'ailleurs ? Elles existent, dans la continuité logique de l'existence du personnage :


Citation:
« Quand il descend au salon, vingt et une serviettes immaculées se trouvent empilées par avance sur la table attribuée à Gregor. Pourquoi tant de serviettes pour un homme seul, dites-vous : eh bien parce que sa hantise des microbes est devenue telle qu’il lui faut, avant de manger, soigneusement nettoyer lui-même ses couverts, ses assiettes et ses verres, même si les cristaux du salon des palmiers étincellent aussi fort que son argenterie. Et pourquoi spécialement vingt-et-une, insistez-vous : eh bien, on vous l’a dit, parce que c’est divisible par trois donc bien mieux, presque aussi bien que l’adresse de son laboratoire, 33 Third Avenue. »




Citation:
« […] d’un geste bref il incite le maître d’hôtel à présenter le dîner. Mais, après qu’on l’a servi, pas question de manger aussitôt car il lui faut d’abord estimer –méthodiquement quoique instantanément, vu qu’il y est rompu- le volume exact de chacun des plats, puis celui du contenu de chaque verre, la charge précise de chaque fourchette et de chaque cuiller. Calculs d’autant plus nécessaires qu’il n’aurait pas tellement faim sans eux, ce sont même eux qui lui permettent au fond de se nourri. Car manger, à part ça et sans ça, Gregor n’aime pas plus que ça. »


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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Online Scams 24/12/2014 12:35

Oh wow! I think Gregory deserves a lot of credit for organizing this event. The organizations success largely depended on his efforts. He did pull of something exceptional this time. Let us hope to see more from him.

zazy 03/01/2013 14:05

ou dans l'art d'accommoder les patates !!!!

Colimasson 04/01/2013 08:36



les patates... ? ôO



zazy 02/01/2013 13:45

Fort bien disséqué ! bravo

Colimasson 03/01/2013 08:34



C'est tout dans l'art de l'esprit scientifique hé hé