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15 mars 2012 4 15 /03 /mars /2012 10:20




Detachment pourrait laisser craindre le pire. Son thème fait frissonner : l’éducation en zone difficile. Attention, attention. Entre larmoiement ou roublardise assumée, de quel mauvais côté le film risque-t-il de pencher ? Arrivera-t-il à dépasser le commun de maintes autres réalisations abordant le sujet en proposant un regard différent ? A craindre : la caricature de personnages paumés, isolés, mal dans leur peau, ou le discours démago d’un professeur qui croit avoir tout compris.

Le début n’est pas très convaincant et donne du mal à y croire. La démonstration semble soufflée directement à la tête du spectateur. Dans une volonté de nous décrire les caractéristiques morales qui font d’Henry Barthes un enseignant qui croit encore à sa mission rédemptrice, les scènes éloquentes bombardent l’écran en moins de deux. On voit Henry Barthes déambuler, seul, l’air dur et mélancolique, au milieu de paysages désenchantés, se confrontant à des caïds qui veulent lui faire la peau mais auxquels il échappe grâce à la persuasion de ses paroles. En d’autres temps, en d’autres lieux, il aurait parfaitement incarné le rude cow-boy qui chemine, de ranchs en ranchs, pour faire la peau à tous les voyous pilleurs d’or.

Mais bientôt, on comprend que ces scènes peu convaincantes servaient seulement à plonger le spectateur dans l’ambiance. L’immersion aurait pu se faire avec un peu plus de douceur, mais la réalisation cherche plutôt à malmener le pauvre innocent devant son écran. Le rythme ne faiblit jamais. Ce qui surgit ensuite sur l’écran est de plus en plus glauque. La destruction se prépare dans la joie et la bonne humeur. Certains la confondent d’ailleurs, avec « liberté » et « plaisir ». Les autres ne savent pas comment en limiter les dégâts. Ils ne savent pas non plus s’ils doivent en limiter les dégâts, et parfois ils n’ont même plus envie de faire le moindre effort. L’héroïsme que l’on aurait pu craindre de voir comme une idéalisation du rôle du professeur s’étiole aussitôt. Henry Barthes et la clique de collègues qui l’accompagnent ont chacun développé, dans leur singularité, leur mode d’expression, de relâchement et de compassion propres. Leur manière de craquer est également très personnelle.



Ainsi, Detachment ne se limite pas à filmer Henry Barthes dans son milieu. On le suit également une fois que les cours sont finis, dans son petit appartement, dans la chambre d’hôpital de son père, dans ses souvenirs d’une enfance loin d’être idéalisée. Bref, après le boulot éreintant, la joie n’est pas au rendez-vous non plus dans la vie privée. Mais Henry Barthes a l’air de s’en foutre. Non pas que rien ne l’atteigne, ou que son personnage soit mal campé, mais parce qu’il a su se bâtir une forteresse mentale qui le protège de la plupart des agressions extérieures. Ce qui ressemble d’abord à une soumission ou à une négation de soi-même devient rapidement une force. A travers maints exemples tirés de la littérature, Henry Barthes essaie de transmettre ce message à ses élèves, mais aussi à ceux qu’il rencontre à l’extérieur de l’établissement et qui, d’une manière ou d’une autre, finissent par être liés à lui.

Detachment n’est pas misérabiliste. D’accord, les situations sordides s’enchaînent les unes à la suite des autres et donnent parfois un sentiment d’écrasement peu confortable, et Henry Barthes lui-même paraît sur le point de se noyer à plusieurs reprises, mais il essaie malgré tout de rester maître de son existence, que cela l’entraîne ou non à faire les choix adéquats. Henry Barthes et un personnage qui doute et qui se pose sans cesse des questions. Il essaie de trouver des explications à l’échec de l’école, et s’il accuse ouvertement la négligence des parents dans leur rôle d’éducateur, le reste du film nous montre clairement que d’autres hypothèses sont lancées. Qu’en est-il du rôle des média, des diktats imposés aux femmes, de l’effritement des valeurs familiales et sociales, de la pauvreté, du chômage, du désinvestissement des professeurs ? Même si Henry Barthes n’accuse jamais directement ces éléments, tous sont évoqués au moins dans une scène du film.




Envie que le film ne se termine jamais, pour qu’il continue à brasser avec puissance questions et réflexions qui s’étendent plus généralement sur le paradigme de notre société moderne en elle-même. Le combat mené par Henry Barthes, contre lui-même et contre un système qui inculque de fausses valeurs à ses plus jeunes âmes, est d’autant plus beau qu’il devient de plus en plus éthéré, dans une transfiguration qu’illustre parfaitement cette phrase de Camus : « Jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde » .

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Published by Colimasson - dans Film
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