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27 avril 2013 6 27 /04 /avril /2013 11:42


L’interpellation désespérée de Kenzaburô Ôé est à la fois inclusive et exclusive : parce qu’on ne sait pas qui à qui s’adresse ce titre « Dites-nous comment survivre à notre folie », et parce qu’on ne sait pas qui est désigné par cette deuxième personne du pluriel, tout doute semble permis jusqu’à ce que l’on comprenne que, derrière cette interpellation, se cache un étrange paradoxe qui demanderait à cette « folie » de devenir guérisseuse. Mais ce n’est pas tout, car la richesse des thèmes évoqués par l’écrivain excède souvent ses intentions et donne à ses récits un mouvement de progression graduelle dont on ne peut jamais deviner par avance l’achèvement.


« Dites-nous comment survivre à notre folie » est le titre d’une des nouvelles qui compose ce recueil composé de trois autres textes. Il est le plus dense, et peut-être celui dans lequel Kenzaburô Ôé s’est le plus investi personnellement. Narré par un homme obèse –qui ne le sera plus par la suite mais qui continuera à garder ce qualificatif- souffrant de relations paternelles et maternelles morbides, si inauthentiques qu’elles virent souvent au grotesque théâtral, l’introduction de la nouvelle se construit progressivement pour faire éclater enfin son sujet primordial : celui de l’enfant handicapé. Kenzaburô Ôé, lui-même père d’un enfant handicapé, semble profiter de la marge de liberté laissée par l’écriture pour décrire des relations si intenses –dans les bons comme dans les mauvais sentiments- qu’elles virent au pathologique. Le mot n’est pas mal choisi : dans l’œuvre de l’écrivain, le corps et la vie spirituelle sont étroitement enchevêtrés. Il n’existe pas un sentiment, pas une angoisse, pas un désir qui ne finisse par se matérialiser à travers les proportions d’un personnage, d’un détail particulier de sa physionomie ou de ses maladies. La fusion du père et du fils est ici décrite de cette manière ; la relation est si intense qu’elle excède le stade des liens abstraits et devient parasitisme voire cannibalisme


« Dans un ouvrage sur les poissons, il était tombé sur un article consacré au célatius ; le mâle de ce poisson, qui vit en eau profonde près des côtes du Danemark, est minuscule et reste constamment collé comme une verrue au ventre de la femelle, laquelle est énorme. Et l’obèse s’était pris à rêver que lui-même était un célatius femelle croissant dans les profondeurs marines avec son fils enchâssé dans son corps, comme le petit célatius mâle ; et cette rêverie était si douce qu’il lui était douloureux d’en être arraché. »



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Cet enfant handicapé est également évoqué dans une autre nouvelle du recueil : « Agwîî le monstre des nuages ». Cette fois, le lien ne sera pas matérialisé puisque l’enfant est mort. Variation autour du thème : comment la relation pourra-t-elle prendre forme malgré tout ? Peut-elle évoluer malgré l’absence d’un de ses membres ? Et si oui, au prix de quelles tortures, de quelle culpabilité de la part du membre restant ?


L’enfance est décidemment un monde à part, qu’elle soit constitutive ou qu’elle continue à enseigner l’homme adulte sur lui-même, par le biais des derniers éléments de sa génération. Ainsi, « Gibier d’élevage » s’inspire de l’enfance de l’auteur, qu’il a passée reclus dans un village cerclé par d’immenses forêts. Dans ce lieu de vie quasi-autarcique, où réclusion et promiscuité catalysent les énergies les plus inquiétantes des habitants, un soldat noir américain, rescapé d’un accident d’avion, se lève parmi les débris de la machine. Terreur, fascination et curiosité acharnée se mêlent dans les réactions des habitants face à cet homme avec lequel ils ne peuvent pas communiquer. Parce qu’il ne parle pas, parce qu’il se contente d’être sans vouloir affirmer sa force face aux japonais, parce qu’il leur est physiquement étranger, il perd son statut d’homme et devient à peine davantage qu’un animal évolué. On peut le torturer, personne ne peut comprendre ses mots ; on peut le tuer, sa mort ne causera de tort à personne. Jouet humain tombé du ciel, puissant de corps mais relié à la vie par une existence sans substance, d’une faiblesse animale, il est l’élément perturbateur du village. Il vient le sortir de sa léthargie ancestrale, au prix de doutes et de tensions qui n’avaient jamais pu prendre forme jusqu’alors. Les relations entre les villageois se matérialisent en se concentrant sur ce seul homme, étranger à tous les autres.


Dans la dernière nouvelle de ce recueil, au titre aussi énigmatique de « Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes », les conséquences historiques de la Seconde Guerre mondiale –et notamment les bombardements de Nagasaki et d’Hiroshima- prendront forme sur la seule personne du narrateur à travers son développement d’un cancer du foie. A la manière d’un Fritz Zorn, Kenzaburô Ôé projette dans ce cancer tous les sentiments dévastateurs qui ont été les siens au cours de son existence. Plus seulement considéré comme une excroissance morbide, le cancer devient personnage significatif à part entière, aussi bien intégré au corps du narrateur que son enfant handicapé dans la nouvelle qui donne son nom au recueil. Le cancer semble lui donner enfin la possibilité de s’exprimer avec une rage et une passion qui virent au tragique, si grandiloquents qu’on n’oserait jamais penser que se glisse là la moindre once d’exagération.


La défaite du Japon face à l’Occident lors de la Seconde Guerre mondiale, les bombardements nucléaires, l’enfance isolée à la campagne, la complexité des relations familiales, la maladie, la déchéance du corps… la seule évocation de ces thèmes suffit à donner une idée de la densité des propos de Kenzaburô Ôé. Densité qui ne devient jamais lourdeur, car l’écrivain les traite principalement par le biais de leurs manifestations corporelles. Le corps permet d’exprimer la complexité des processus psychologiques et devient également support d’écriture. En usant de ses difformités monstrueuses et grotesques, de l’absurdité de sa composition et de son rythme propre –incontrôlable, anarchique mais aussi fabuleusement foisonnant-, Kenzaburô Ôé permet aux émotions et aux sentiments de s’exprimer avec intensité et pertinence.


« Il en était fermement convaincu : son foie, appelé à se muer bientôt définitivement en une sorte de bloc de pierre, fonctionnait comme un véritable haut-parleur au-dedans de lui et, tout en répercutant à plein volume les notes les plus hautes, expulsait de la musique émanée de ses viscères les dissonances produites par des causes essentiellement organiques. »



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On retrouve cette musique inquiétante tout au long de la lecture des quatre nouvelles qui composent ce recueil. Musique grave et austère, mais qui se perd parfois dans des digressions fantastiques et d’autant plus monstrueuses qu’on ne connaît jamais par avance le stade ultime de leur développement…



On parle souvent du sentiment de honte dans la société japonaise. Voici comment Ôé l'exprime :


« Mère ! Cela remonte à la fin de mes années de lycée. C’est du jour où vous m’avez surpris en train d’essayer de me suicider que vous avez en somme pourri en moi la force morale de sauter comme un être neuf dans un monde tout neuf. […] C’était exactement comme si je m’étais fait prendre en train de me masturber ; comme si vous m’aviez dit : « Regarde un peu là ce singe qui se masturbe comme tu fais » et fourré sous le nez un singe en chair et en os en train de faire ça, un magot nain et répugnant, pelé, déformé par l’âge, dont seul le membre estropié, blessé au cours de batailles pour la suprématie aurait sans conteste conservé vigueur charnelle et conscience… Il vous était bien facile alors, puisque j’étais à votre merci, de m’accabler de honte, n’est-ce pas ? »



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« Maman ! Maman ! Venez m’aider, je vous en prie ! Si je deviens aveugle et si je perds la raison comme mon père, que va-t-il advenir de mon fils ? Oh ! je vous en supplie, dites-moi comment survivre tous à notre folie ! »

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Published by Colimasson - dans Livre
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