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27 juillet 2012 5 27 /07 /juillet /2012 10:13



Alors qu’il vivait dans une société qui a peu à voir avec la nôtre –à savoir celle de l’Empire Austro-Hongrois à la veille de la Grande Guerre et du nazisme-, les Dits et Contredits de Karl Kraus peuvent encore trouver un écho pertinent chez le lecteur d’aujourd’hui.

Dégoûté par la pléthore d’écrits journalistiques, déplorant l’utilisation mécanique du mot que l’on vide de son sens, Karl Kraus cherche au contraire à attaquer les choses de plein fouet. Il utilise un verbe incisif qui n’hésite pas à trancher ni à se montrer virulent contre les principes de mauvaise foi qu’il décèle partout –dans la presse, mais aussi dans le théâtre, la littérature, la musique ou parmi les gens de bonne société. Le choix des aphorismes est pertinent puisque, comme il le dit lui-même : « Il y a des écrivains qui peuvent exprimer en vingt pages ce pour quoi il me faut parfois même deux lignes. » Cela peut-être grâce à l’imagination, qu’il décrit non pas comme étant la capacité à trouver le mot le plus original pour exprimer l’opinion la plus plate, mais la capacité à employer le mot d’une manière originale, loin des clichés de langage véhiculés par la presse écrite. Qui verrait ici un rapprochement possible à faire avec la langue de bois des politiciens n’aurait sans doute pas tort… Avec les mêmes conséquences à la clé ? Ça reste à voir… En tout cas, Karl Kraus dénonce le vide que ce langage propage dans les esprits, et qu’il présage comme l’origine de grands bouleversements… le triomphe des dictatures ?

La critique dévie de la presse au climat général instauré par la modification de l’utilisation du langage et des moyens de communication. La descriptions des mœurs et des personnalités phares de l’Empire Austro-Hongrois trouveront moins de répercussion à la lecture aujourd’hui, mais ne dispenseront pas du plaisir de se trouver face à des aphorismes cyniques, diablement drôles –pointes d’esprit sorties d’une personnalité originale, parfois réactionnaire, mais en tout cas détachée de la platitude généralisée du milieu qu’elle décrit.

De bons aphorismes relevés par-ci, par-là :

Citation:
« L’honneur est un appendice dans l’organisme de l’âme. Sa fonction est inconnue, mais il peut amener des inflammations. On peut tranquillement le couper aux gens qui inclinent à se sentir offensés. »



Citation:
« Il y a trois stades de civilisation : Le premier : Quand, dans des cabinets, il n’y a absolument pas d’écriteau. Le deuxième : Quand il y a un écriteau qui enjoint de se rajuster avant de quitter les lieux. Le troisième : Quand l’injonction est encore suivie de la justification qu’il faut le faire par égard à la décence. C’est à ce stade suprême que nous nous trouvons. »



Citation:
« Que sont toutes les orgies de Bacchus, comparées aux ivresses de celui que s’adonne sans frein à la continence ? »



Certains à se tordre de rire tant la misanthropie frôle la mauvaise foi :

Citation:
« Je regarde par la fenêtre, et l’horizon m’est bouché par un visage de nigaud. C’est tragique. Je n’ai rien contre le fait qu’il existe des visages répugnants. Mais pourquoi l’optique veut-elle qu’un homme puisse cacher une forêt ? Certes, on peut cacher l’homme à son tour par un bâton tendu en avant. Mais dans tous les cas, on en est pour ses frais dans l’illusion d’optique. Les rayons de lumière servent ainsi à multiplier la misanthropie. »



Citation:
« La racaille visite les « monuments intéressants ». On continue donc à demander simplement si le tombeau de Napoléonest digne d’être vu par Monsieur Shulze, et on ne demande toujours pas si Monsieur Shulze est digne de voir. »



Sur le travail de lecture et d'écriture :

Citation:
« On doit lire mes travaux deux fois pour s’en approcher. Mais je n’ai rien non plus contre le fait qu’on les lise trois fois. Mais je préfère qu’on ne les lise pas du tout, plutôt qu’une fois seulement. Je ne voudrais pas être responsable des congestions cérébrales d’un imbécile qui n’a pas le temps. »



Citation:
« Employer des mots inusités est une inconvenance littéraire. On ne doit présenter au public que des embûches intellectuelles. »



Citation:
« On doit à chaque fois écrire comme si l’on écrivait pour la première et la dernière fois. Dire autant de choses que si l’on faisait ses adieux, et les dire aussi bien que si l’on faisait ses débuts. »




Karl Kraus semblait avoir du mal avec la psychanalyse. Dans la Notice du livre, Roger Lewinter revient sur cette particularité :

Citation:
« Si Kraus attaque Freud au lieu de le soutenir, c’est qu’il décèle dans le propos psychanalytique une volonté philistine, de positivisme : de réduction de l’esprit à une matière. Il condamne la tactique des Lumières, bourgeoises au départ, petites-bourgeoises à l’arrivée : la mise en question d’une norme pour y mieux retourner. Car la psychanalyse peut se définir comme un projet de résolution, par sa compréhension, de l’anormal, dont le génie en particulier, dans la norme, acceptée dans la mesure où, quelle qu’elle soit, elle répond toujours à la même question : de point de vue. »

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Cédric 27/08/2012 10:17

J'ai repris la lecture. Toujours un peu gêné par le côté abscons en première lecture de certains aphorismes, je ne suis plus certain que la traduction soit coupable, c'est peut-être simplement moi
après tout, mon pauvre cerveau est plus habitué aux aphorismes directs de Léautaud, Cioran ou La Rochefoucault.

Enfin, ces quelques aphorismes que je trouve un peu bancals dans leur formulation, je m'en accommode en lisant les autres. Ce mélange de malice, de clairvoyance, et de drôlerie (probablement) non
préméditée, c'est quand même délectable.

Tu ne parles pas de sa misogynie, elle ne t'a donc pas gênée ?

Colimasson 28/08/2012 09:36



Certains ne sont pas évidents à comprendre du premier coup, c'est vrai. Le cerveau de Karl Kraus devait être un peu tordu, mais c'est ce qui fait son charme aussi.


(Cioran dans mes prochains livres à lire... d'ailleurs, déjà un peu entamés ses Syllogismes, pas pu m'en empêcher...)



CL 28/07/2012 19:19

Oui j'y reviendrai, la personnalité de Kraus est trop singulière pour en rester sur une première impression parfois mitigée. J'avais également commencé la lecture de Pro Domo, qui doit être le
recueil d'aphorismes suivant. Un autre livre me tente beaucoup : La littérature démolie.

Merci d'en avoir reparlé.

Colimasson 29/07/2012 16:28



En effet, Pro Domo est le livre d'aphorismes qui suit les "Dits et contredits". Il y a encore un troisième volume intitulé "La nuit venue".


J'avais aussi noté "La littérature démolie", mais avant celui-ci : la "Troisième nuit de Walpurgis". Beaucoup de livres en prévision donc...



CL 27/07/2012 13:00

Voilà qui me rappelle que je l'ai un peu laissée en plan, cette lecture. Je n'ai pas la même traduction, mais je garde le souvenir d'un certain nombre d'aphorismes un peu abscons dans leur
formulation. Tu n'as pas été gênée de ton côté ?

Kraus avait raison, il faut lire bien plus d'une fois ses travaux, notamment les deux citations que tu fais dans la catégorie humanisme exacerbé.

Colimasson 28/07/2012 10:34



Je n'ai pas été particulièrement gênée dans ma lecture, non. Au contraire, je trouve son style d'écriture limpide, justement parce qu'il ne se perd pas dans des digressions sans fin.


Mais à lire plusieurs fois, c'est certain. Et j'espère que ça te donnera peut-être envie d'y retourner... ?