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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 13:39



Le Docteur Pasavento porte un nom qui le prédestinait presque à prendre la fuite. La tentation semblait d’ailleurs le démanger depuis longtemps... Un jour, alors qu’il est invité à Séville pour donner une conférence, et alors qu’il réfléchit à l’improvisation qu’il s’apprête à donner –car le Docteur est un homme joueur qui aime se laisser surprendre par son esprit -, il décide finalement de disparaître dans la nature. Il n’ira pas à son rendez-vous et ne donnera aucune explication à quiconque pour se justifier. Couardise ? Absolument pas. Cela faisait déjà quelques temps que le Docteur entendait des voix lui demander : « D’où vient ta passion pour la disparition ? ». Il fallait éluder le mystère, et parce qu’il est justement à l’opposé de toute veulerie, le Docteur Pasavento décide de vivre la disparition pour mieux comprendre la fascination qu’il éprouve à son égard. Séville ne le verra pas de sitôt. Il choisit son nouveau trajet au hasard –tout du moins le croit-il- mais il finit par atterrir à Naples où il retrouve un ancien collègue, fol esprit maintenant enfermé dans un institut psychiatrique. Quel meilleur interlocuteur pour devenir quelqu’un d’autre ? Le Docteur Pasavento improvise une nouvelle biographie et en évalue la crédibilité au regard d’un homme qui, moins fou qu’il ne veut le faire croire, oscille entre crédulité et ironie. Trop longtemps resté à Naples, le Docteur s’enfuit ensuite à Paris, rue Verneau, où il avait déjà logé plusieurs fois lorsque sa maison d’édition l’envoyait donner des conférences en France. En retrouvant les lieux et les personnages du passé, le Docteur espère-t-il secrètement se faire enfin reconnaître ? C’est que depuis sa disparition, personne ne semble le rechercher. Dans la salle Internet de son hôtel, il aura beau se connecter plusieurs fois par jour pour arpenter les sites d’informations, il doit finir par reconnaître que sa disparition n’alarme personne. Est-ce pour cela qu’il se précipite sur l’invitation que lui fait une lointaine connaissance de passer en Suisse pour donner une conférence ? A Bâle, il retrouvera les traces de son modèle à penser, Robert Walser. Enfin, après avoir exploré la disparition dans toutes ses variations et modalités, le Docteur Pasavento se réconciliera avec son identité dans une ville portuaire hispanophone.


Enrique Vila-Matas semble avoir imaginé l’histoire du Docteur Pasavento page après page, sans savoir à l’avance quelles réflexions pourrait lui inspirer le thème de la disparition. Son personnage constitue une formidable mise en abyme de lui-même –personnage toutefois plus courageux puisqu’il ose s’abandonner à l’anonymat, contrairement à son auteur :


« Je pense parfois que, si je n’avais pas eu le courage suffisant pour satisfaire mon désir de disparaître en tant qu’écrivain et rompre avec tout, […] j’aurais toujours pu utiliser le pouvoir donné par l’écriture de fiction pour, ne fût-ce que sur le papier, devenir la personne que dans la vie réelle je n’osais pas être. Mais, par bonheur, j’ai eu ce courage et il n’a pas été nécessaire d’avoir recours à la fiction. »


Et après ceci ? Quiconque est attiré par le mobile du Docteur Pasavento doit certainement s’être lui-même imaginé prendre la fuite –abandonner famille, amis, travail, résidence. Comment réagiraient les autres ? Peut-être ne réagiraient-ils pas, comme c’est le cas ici. Dans ce cas, reste la question la plus intéressante : comment réagirait-on soi-même ? C’est là que Vila-Matas est décevant ou, en réalité, terriblement pertinent puisque là où le lecteur s’attend à lire la confession personnelle d’un individu qui n’aurait disparu que pour les autres, il nous donne à lire la confession anonyme d’un homme qui a cessé d’être pour lui et pour les autres. Ainsi, ses idées sont celles d’autres autres hommes : des écrivains (Montaigne, Robert Walser, Emmanuel Bove…) ou des connaissances. La première partie du livre, notamment, n’est qu’une déflagration de références, de citations, de digressions qui visent uniquement à brouiller les limites entre la personnalité du docteur et la personnalité des individus auxquels il se réfère. Pire que ça, l’imprégnation des modèles sur le discours du Docteur se fond parfois brusquement au détour d’une phrase anodine, oubliant tout guillemet pour mieux nous troubler à notre tour : avons-nous déjà lu cette phrase dans l’œuvre d’un autre auteur ou serions-nous en train de paranoïer ? Cheminer dans la disparition équivaut peut-être à effectuer un Voyage au bout de la nuit : « J’ai pensé que ces avenues, bourrées de gens se promenant après le grand repas familial du jour de Noël, étaient, effectivement, un endroit parfait pour se dissoudre dans le flux permanent des foules, dans le flux heureux de toutes ces grandes vagues incessantes d’êtres vides qui, depuis des temps immémoriaux, venaient du fond des temps mourir sans arrêt dans cette ville immortelle. »


Dans un premier temps, tout n’est que périphrase, citations, manière de s’exprimer sans avoir l’air de le faire. On ne ressort pas de ce tourbillon de références qui semble cacher de la prétention ou de la veulerie. Et puis surgit cette réflexion : « Les livres et les écrivains font partie de la réalité, ils sont aussi réels que cette table autour de laquelle nous sommes assis. Alors pourquoi ne pourraient-ils pas être présents dans une fiction ? » et on comprend que tout ce qui précède n’est qu’un subterfuge derrière lequel se réfugie le Docteur Pasavento pour mieux parler de lui-même. Pourquoi n’évoquerait-il pas Robert Walser alors que ce sont les réflexions de ce dernier qui lui ont donné le goût pour la disparition ? Pourquoi ne citerait-il pas aussi souvent les propos de ses amis et connaissances alors que l’individu n’est, finalement, jamais autre chose qu’un homme élevé au milieu d’autres hommes ? Mais alors, même en changeant de nom et en modifiant sa biographie, le Docteur pourra-t-il vraiment disparaître ?


Ce jeu des références permet également au Docteur Pasavento de révéler ce « réseau de coïncidences » qu’il pense voir opérer quotidiennement dans ses choix, dans ses pensées et dans ses rencontres. Peut-être parce que la disparition le renvoit à sa solitude, il devient plus attentif aux signes et « découvre de plus en plus de choses partout, là où pour autrui il n’y a rien. »


Si le Docteur Pasavento nous a convaincu sur ce dernier point, peut-être pourra-t-on alors considérer que cette lecture n’est pas anodine et qu’elle est un maillon de plus dans notre propre réseau de coïncidences. Sauter de référence en référence, parsemer son discours de citations semble avoir été le seul bonheur qui est resté constant chez le Docteur Pasavento au cours de son simulacre de disparition. Je ne vois pas comment mieux rendre hommage à cet auteur qu’en passant de son texte à l’œuvre de Robert Walser ou d’Emmanuel Bove, ces deux figures d’importance dont le Docteur Pasavento parle avec une passion tangible, multipliant les citations et les anecdotes jusqu’à abolir toute existence autonome au profit de ces auteurs pourtant eux-mêmes voués à la disparition.


*photo : Emmanuel Bove et sa fille Nora

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

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