Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 août 2012 3 29 /08 /août /2012 16:17






Dogville n’est qu’une scène : le plateau noir d’un studio de cinéma sur lequel des traits blancs tracés au sol délimitent les contours d’habitations qui ne s’érigeront jamais, de plantes et d’arbres dont nous ne verrons pas les fruits, de portes qui claquent mais que l’on ne voit ni s’ouvrir ni se refermer.



Dans ce décor minimaliste vivent quelques poignées d’habitants. Dogville est un village perdu au fin fond des Rocheuses. Une seule route permet d’y accéder, mais rares sont les visiteurs. Lorsque Grace arrive au milieu de cette quasi-fratrie à l’existence bien campée, tous la considèrent avec suspicion. Seul Tom, qui se définit comme un « philosophe à l’étude des comportements humains » accepte de lui faire confiance. Lors d’une assemblée avec les villageois, il propose à ceux-ci de mettre la jeune femme à l’essai pendant deux semaines. Au cours de cette période, elle se rendra utile à la communauté en effectuant diverses tâches. Si à l’issue des quinze jours, un seul villageois s’oppose à sa présence, Grace quittera Dogville. Cela ne se produira pas.


L’histoire, découpée en neuf chapitres, suit un cheminement terrifiant. Si les visages méfiants des villageois se drapent bientôt de sourires épanouis lorsqu’ils réalisent que Grace est une domestique efficace, qui leur rend la vie plus agréable, ils ne tardent pas à retrouver leurs traits angoissés lorsqu’un avis de recherche est placardé sur les murs du village. Grace serait une dangereuse criminelle et parce qu’ils consentent, bon gré mal gré, à continuer de l’héberger, les villageois se croient permis d’exiger de leur domestique une dose accrue de services, en même temps que le respect qu’ils lui accordent se réduit à peau de chagrin.



Lars von Trier met en place un crescendo de perversion et de cruauté qui ne semble jamais devoir s’arrêter. Grace devient une figure du martyr. Alors qu’elle se tue à la tâche, la plus minime de ses erreurs est désignée comme un crime terrible dont elle devra payer les conséquences. Chaque habitant exige d’elle des peines infinies, sans aucune considération pour l’énergie qu’elle doit déployer par ailleurs pour les autres villageois. Et son labeur seul n’est pas recherché… Son corps devient à son tour une propriété commune sur lequel les hommes tristes et sales de Dogville viennent essuyer la frustration de leurs vies rabougries. Quoi que Grace fasse, le regard que portent sur elle les villageois est devenu tel qu’il n’est plus possible de lui accorder le moindre mérite. Et pendant tout ce temps, point culminant du martyre : Grace subit sans broncher. Sa capacité à endurer la bassesse des comportements à son égard semble aussi inhumaine que la cruauté dont elle est victime. La terreur grandit encore lorsqu’on songe au moment inéluctable où Grace finira par craquer et par se décharger de l’animosité contenue et amplifiée en elle.




Au cours de ce processus, on réalise alors que le choix de mise en scène minimaliste de Lars von Trier est judicieux. Il ne s’agit pas d’un exercice de style gratuit. L’absence de décors envahissants empêche l’attention de se détourner du principal : l’observation des comportements et des psychologies des personnages. L’absence de murs, de cloisons et de portes donne l’impression d’un village constitué sur la base d’une unité. Les tortures, silencieusement subies par Grace dans diverses pièces confinées des habitations, deviennent des consentements implicites des autres habitants que l’on voit continuer à vivre, comme si de rien n’était, dans leurs maisons respectives.

Lars von Trier, comme Tom le « philosophe », semble prendre un véritable plaisir à animer les villageois de son invention pour leur faire prendre la direction d’un sadisme délicatement consommé. Et si l’on s’observe à son tour, l’hypothèse d’être le dernier représentant de ces villageois n’est pas improbable.
Qu’est-ce qui est le plus jouissif finalement ? L’ascension de cruauté des villageois ou la vengeance totale de Grace ? Lars von Trier a créé un film totalement désespérant qui ne met pas sa foi en l’humanité. Là où on pourrait douter des effets bénéfiques de ce film pour la psyché du spectateur, on se retrouve finalement totalement épuisé et apaisé par sa fougue cathartique.

Partager cet article

Repost 0
Published by Colimasson - dans Film
commenter cet article

commentaires