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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 15:54


La question posée dans le titre du livre laisse déjà présager de la réponse de l’auteur. L’avis du lecteur, qui acceptera de consacrer quelques heures de son temps libre à l’étude de la question, est également fortement pressenti, et s’il n’est pas le même que celui de l’auteur, il est prêt en tout cas à subir quelques évolutions qui tendront à le rejoindre.
Si l’intérêt de ce livre ne tient donc pas uniquement à la conversion plus ou moins réussie d’un lecteur à l’opinion plus ou moins devinée de l’auteur, il faut tout de même lire ce Faut-il manger les animaux ?. Sous la forme d’un essai à visée écologique, ce livre relève finalement et surtout du roman et est imprégné des talents d’écrivain de Jonathan Safran Foer. Sommes-nous soumis à la manipulation lors de notre lecture ? Pas impossible, et ce d’autant plus que Foer se donne des airs de scientifique et de reporter objectif avant de glisser discrètement, au creux de sa démonstration, un ou deux paragraphes presque subliminaux, capables de faire pleurer le plus insensible des carnivores.


« Lorsque nous mangeons de la viande issue de l’élevage industriel, nous nous nourrissons littéralement de chair torturée. Et, de plus en plus, cette chair devient la nôtre. »


Ce qui est étonnant avec Jonathan Safran Foer, c’est qu’il insiste sur le fait qu’il n’est absolument pas certain de la pertinence de sa conversion au végétarisme, tout en essayant de convaincre son lecteur qu’il s’agit du meilleur choix qu’il soit possible de faire. Situation un peu paradoxale dans laquelle Foer s’empare du rôle de martyre –le seul être humain acceptant de sacrifier sa ration de chair quotidienne- pour mieux accuser ses lecteurs (les non-végétariens) de ne pas calquer leur conduite sur la sienne. Ce n’est peut-être pas fait exprès mais Foer semble ne pas être très sûr de lui lorsqu’il affirme que, suite à ses enquêtes, il ne pouvait pas faire d’autre choix que celui de devenir végétarien.


« Il m’était nécessaire de décider de ne plus manger d’animaux, mais c’est une décision limitée –et personnelle. C’est un engagement pris dans le contexte de ma vie, et dans celle de personne d’autre. Et il y a encore une soixantaine d’années environ, l’essentiel de mon raisonnement n’aurait même pas été intelligible, parce que l’élevage industriel auquel je réagis n’occupait pas encore la position dominante qui est la sienne aujourd’hui. Si j’étais né à une autre époque, je serais peut-être parvenu à des conclusions différentes. »


Peut-être cherche-t-il déjà à prévenir les attaques qui pourraient surgir s’il décidait plus tard de revenir sur sa décision et de retrouver le confort d’une alimentation normée ?
Cette situation marque bien le fait que son livre n’est pas un essai purement théorique puisqu’il fait jouer l’engagement personnel de son auteur ainsi que ses sentiments et idées personnelles. A côté du développement technique de l’argumentation vient donc s’ajouter un aspect plus narratif qui donne presque un second intérêt au livre : Jonathan Safran Foer va-t-il réussir ou non à relever durablement le défi du végétarisme ? Ne finira-t-il pas par craquer, comme ce fut déjà le cas lorsqu’il tenta une première fois de devenir végétarien au cours de son adolescence ?

Quoiqu’il en soit, pas question de lire ce livre uniquement dans l’objectif de trouver une réponse à cette question. La plus primordiale est celle qui concerne le sort des animaux dans l’industrie alimentaire et, comme la plupart le sait déjà, elle concerne aussi l’espèce humaine dans ses rapports avec les autres et les institutions, ainsi que l’économie et l’écologie prises dans le sens large.
L’enquête menée par Jonathan Safran Foer est profondément originale car elle s’inscrit dans une démarche personnelle. Les informations récoltées proviennent donc de sources très variées et parfois un peu éparses, mais assurent de nombreuses découvertes. Le tout est renseigné avec beaucoup de précision –impossible donc de dire que Foer se base sur des sources frauduleuses ou dont la fiabilité laisse à désirer. Même ceux qui s’intéressent depuis longtemps à l’industrie agroalimentaire devraient s’étonner à la lecture des récits d’infiltration de couveuses ou d’abattoirs. Cerise sur le gâteau, Foer sait manier les images avec la puissance qui convient à son statut d’écrivain, et il en use avec une extrême justesse pour produire des comparaisons ou des aperçus choquants de la situation actuelle :

« Que se passerait-il si l’étiquetage d’un produit indiquait combien d’animaux ont été tués pour que celui que nous voulons manger se retrouve dans notre assiette ? Eh bien, pour ce qui concerne les crevettes d’Indonésie, par exemple, on pourrait lire sur l’emballage : POUR 500 GRAMMES DE CREVETTES, 13 KILOS D’AUTRES ANIMAUX MARINS ONT ETE TUES ET REJETES A LA MER. »


« Imaginez que l’on vous serve une assiette de sushis. Si l’on devait y présenter également tous les animaux qui ont été tués pour que vous puissiez les déguster, votre assiette devrait mesurer un peu plus d’un mètre cinquante de diamètre. »

De quoi faire réfléchir en tout cas. Et de quoi inciter à regarder autrement ses crevettes sauce calypso…

Faut-il manger les animaux peut être critiqué pour la conclusion « naïve » qu’il tire à la fin de sa démonstration. Ce serait avoir mal lu le livre, car Jonathan Safran Foer, qui connaît ce penchant caractéristique de l’être humain à tourner la moindre manifestation d’empathie en dérision, s’est déjà prémuni des critiques qu’on pourrait lui adresser à ce sujet. Il le fait de manière très intelligente, non pas en se défendant de n’avoir jamais eu un pincement au cœur à l’idée de manger un animal sacrifié pour son confort personnel, mais en revendiquant au contraire cette sensibilité qui lui a permis de remettre en question des habitudes de vie portées par des générations avant lui. L’autre questionnement porté implicitement par le livre serait le suivant : pourquoi serait-il mal de faire parfois preuve de compassion envers la souffrance d’un autre être vivant ? La sensibilité est-elle vraiment le sentiment le plus ridicule qu’il soit possible d’éprouver ?


« La sentimentalité est généralement considérée comme une attitude irréaliste, une preuve de faiblesse. Très souvent, ceux qui expriment leurs préoccupations (ou même un simple intérêt) à l’égard des conditions dans lesquelles les animaux de boucherie sont élevés se voient traiter de sentimentalistes. Pourtant il vaut la peine de prendre un peu de recul et de se demander qui est le sentimentaliste et qui est le réaliste. »


« Deux amis se retrouvent au restaurant pour déjeuner. L’un dit : « J’ai bien envie d’un hamburger », et il en commande un. L’autre déclare : « J’ai bien envie d’un hamburger », mais, en réfléchissant, il se dit qu’il y a des choses plus importantes pour lui que ses envies du moment et commande autre chose. Qui est le sentimentaliste ? »


Si Jonathan Safran Foer ne convainc pas forcément son lecteur de se convertir au végétarisme, il donne toutefois une autre idée du végétarien, loin des clichés de la virulence et de la pugnacité que certains peuvent parfois leur prêter. Être végétarien n’est pas une décision irréversible. Elle implique le jugement d’un homme à un moment donné de son existence, et durera le temps qu’il aura envie de porter ses convictions. Alors, naïf Safran Foer ? A mon avis, simplement lucide et, bien entendu, sensible.


« Si plus rien n’a d’importance, il n’y a rien à sauver. »

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Published by Colimasson - dans Livre
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