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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 12:51




Li-Chin Lin se considère comme une rescapée miraculeuse de la propagande taïwanaise en faveur du régime dictatorial du Kuomintang. La première partie de Formose nous donne une vision de cet endoctrinement, tel qu’il le fut vécu par l’âme innocente d’un enfant –qui pourrait être également l’âme innocente d’un adulte ignorant. Mais au fait, est-il possible de n’avoir jamais connu autre chose que les discours manipulateurs du parti au pouvoir ? Après réflexion, l’existence d’une telle catégorie de taïwanais semble improbable. Les habitants de Formose, soumis à la colonisation depuis le IIe siècle, n’ont jamais perdu l’unité d’une culture qui leur est propre et que les nombreuses vagues de peuplement n’ont jamais réussi à dissiper. Si les discours officiels du Kuomintang sont convaincants, ils ne le sont toutefois pas assez pour faire disparaître des siècles de traditions.


Au moment où Li-Chin Lin est enfant, Taïwan est soumise au joug chinois. Celui-ci succède directement à la colonisation japonaise et s’évertue à vilipender les gouvernements précédents pour mieux imposer la légitimité de sa domination. Le 20e siècle voit s’affronter l’âme taïwanaise, l’ombre japonaise et le corps chinois. Entre ces trois cultures, définies par trois langues et trois paradigmes différents, la petite fille voit apparaître ses premières contradictions identitaires. Richesse ou schizophrénie destructrice ? Li-Chin Lin semble avoir personnellement peu pâti de ces affrontements culturels -elle a plutôt su en percevoir la richesse- mais l’identité de la Formose millénaire n’est pas du même avis.


Sans haine ni regrets, Li-Chin Lin raconte la crédulité et l’aveuglement –couplé au silence de sa famille- de ses années d’enfance et d’adolescence. Le réveil n’est permis qu’à ceux qui auront survécu à la pression des exigences lycéennes et qui auront négligé la voix royale des études techniques pour se lancer dans une formation obsolète –dans l’étude de l’histoire, par exemple. La propagande se dévoile, révélée par les discours de professeurs intègres qui cessent enfin d’être à la solde du régime. Même ainsi, l’apprentissage de la réalité est violent –pourquoi croire en ces discours plutôt qu’en ceux du Kuomintang ? Le temps viendra à bout des dernières réticences de l’auteure, jusqu’à ce qu’elle prenne progressivement conscience de l’oppression vécue par Taïwan, et jusqu’à ce qu’elle comprenne les raisons de la pérennité dictatoriale. Aucun pays puissant au monde n’a intérêt à défendre les intérêts d’une île aussi économiquement insignifiante que Formose. La faute aux taïwanais silencieux ; aux japonais obséquieux ; aux chinois tyranniques ; au monde indifférent ; la faute à tout le monde et à personne, car nul endroit au monde n’est meilleur ou pire que Taïwan. C’est la conclusion à laquelle aboutit Li-Chin Lin lorsqu’elle se rend à une manifestation pacifique à Genève pour défendre les droits de l’homme –où elle finit menottée !


Dans cette perspective apparemment pessimiste, l’auteure laisse toutefois l’espoir se manifester. Quoique tyrannique, injuste et violente, l’histoire fonde durablement une trame culturelle qui nourrit sa population, à condition que celle-ci soit consciente des processus qui se jouent trop souvent à son insu. Et pour commencer à pallier à cette ignorance, cette bande dessinée étonnante, accessible et enrichissante mérite le détour.


Citation:
- Petite, la panne d’électricité est importante pour le dépouillement des votes. Dans le noir, des choses « magiques » peuvent se passer. Imaginons que ma casquette est une urne. On y met un bulletin de vote… Maintenant, ferme les yeux comme s’il y avait une panne d’électricité.
- …
- Ouvre les yeux. La lumière revient…
- Mais… il y a plus de bulletins qu’avant ! Je connais votre jeu ! Vous avez mis les autres bulletins pendant que je fermais les yeux… c’est nul !
- Bravo, tu as tout compris. Voilà ce qui s’est passé pendant la panne d’électricité pour le dépouillement.



Un extrait : ICI

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Published by Colimasson - dans Bande dessinée
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commentaires

Dominique 04/10/2013 10:06

oui le mandarin et c'est une expérience passionnante d'apprendre une langue sans alphabet ou l'on ne sait pas comment se prononce ce que l'on voit et où l'on ne sait pas écrire ce que l'on dit ! le
cerveau en est tout chamboulé

Dominique 03/10/2013 13:04

j'ai étudié le chinois plusieurs années et j'ai eu deux profs tawaïanais, ils n'osaient pas dénigrer le régime mais l'on sentait bien que tout n'était pas parfait dans ce monde qui apparaissait
comme libre en regard de la chine communiste
Le poids des traditions y étaient encore énorme et faisait un drôle de mélange avec un capitalisme effréné ! un monde à part

Colimasson 04/10/2013 09:04



Tu as étudié le chinois... le mandarin j'imagine ! :D


Merci pour ton commentaire qui conforte la vision de l'auteure.