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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 18:58







Génésique… Quel mot étrange… Pour peu qu’on ne connaisse pas non plus l’auteure de l’ouvrage qui porte ce nom, Antoinette Fouque (ce qui était mon cas), on pourrait difficilement se faire une idée du contenu du livre s’il n’était pas accompagné de la mention suivante : Féminologie III (en quoi consistent la Féminologie I et II ? nous ne le saurons jamais…). Manière d’attirer un public vaste ? Peut-être, mais risque aussi d’attirer des lecteurs qui s’attendent à voir s’élaborer sous leurs yeux les grandes lignes d’une théorie féministe, avec tous les risques et toutes les approximations que cela comporte.


Génésique, Féminologie III n’est pas un livre sur lequel Antoinette Fouque a un jour décidé de plancher dans un objectif précis. Il s’agit plutôt d’un recueil de textes qu’elle a écrits pour différents supports tels le Nouvel Observateur, Elle ( !) ou pour la revue Des femmes en mouvement ; d’extraits d’entretiens échangés par exemple avec Christophe Bourseiller, Coline Serreau (réalisatrice du film Solutions locales pour un désordre global) ou Benoîte Groult ; d’interventions réalisés par Antoinette Fouque elle-même en tant que députée. Tous ces textes sont réunis autour de la question énigmatique de la Génésique –concept qui fera l’objet d’une enquête menée par le lecteur à l’aide des indices que souhaitera bien lui accorder l’auteure.


L’idée principale est la suivante : la femme doit se réinvestir de sa fonction de procréatrice –individu doté de la capacité non-universelle d’accueillir en soi un futur individu, de le mettre au monde et de l’élever. L’oubli de cette capacité fondamentale, le fait que la grossesse soit souvent considérée comme un défaut nuisant aux fonctions professionnelles et retirant la femme du milieu actif et productif, aliène la femme à elle-même et la prive d’un rapport plus authentique qu’elle pourrait mettre en place avec les autres femmes dans cette reconnaissance du partage d’une capacité fondamentale –ce qu’Antoinette Fouque nomme « homosexuation ». A défaut de se reconnaître dotées d’une compétence particulière, les femmes oublient qu’elles sont nécessaires à la survie de l’humanité et acceptent la domination masculine. Elles se mettent elles aussi à considérer que la grossesse est une période de mise à l’écart, et occultent les pouvoirs fantastiques d’altruisme et de mise à l’écoute qu’elles développent à l’occasion de ce processus.


« J’ai parié sur la libération par une gestation porteuse d’identité, donc de libération de l’aliénation symbolique à la structure phallocentrique. Tout ce que disent les femmes enceintes aujourd’hui va dans ce sens : affirmation de leur désir matriciel, procréatif et créatif, qui n’exclut pas leur pulsion d’ambition. »



Pour Antoinette Fouque, de nombreux enjeux sont attachés à cette redéfinition des priorités. Tout d’abord se pose la question de la pertinence des notions de « père » et de « mère », dans des processus de mise au monde à la fois biologique, lors de la parturition, mais aussi de mise au monde sociale et intellectuelle (comme Giovanni Papini l’a écrit : « Il existe donc, pour chaque homme, trois naissances qu’il faut tenir séparées : la naissance pour la mère ; la naissance pour le monde et la naissance pour nous-mêmes »). Les notions législatives de « mère biologique » et de « mère porteuse » ne trouvent plus de sens lorsqu’on considère la génésique. Mais ce sont là des particularités locales à gérer.


D’une manière plus générale, Antoinette Fouque parie sur la remise en question de la structure phallocentrique pour libérer le monde des souffrances que lui infligent le capitalisme ou les totalitarismes politiques, associés à une manière de penser individualiste et donc essentiellement masculine. Pour Antoinette Fouque, en effet, l’altruisme et la capacité d’écoute sont des capacités majoritairement féminines qui découlent de l’évènement –passé, présent ou futur- de la grossesse.


« L’économie du profit et de la capitalisation est une économie de gaspillage, masculine. On sème à tout vent du sperme, qui se perd à chaque éjaculation. On le gaspille comme on gaspille les ressources. »


La définition de cette génésique est intéressante car elle propose une vision du monde différente de celle qu’on nous propose habituellement. On ressent parfois certains extrémismes, notamment lorsque Antoinette Fouque établit une distinction trop restrictive hommes / femmes –mais on comprend qu’elle se place à distance et qu’elle effectue un tracé global d’une pensée qu’elle considère, de toute manière, à l’échelle mondiale.
Un autre problème vient de l’écriture. En effet, Antoinette Fouque (peut-être parce qu’elle a fréquenté Lacan trop longtemps ?) s’exprime souvent avec des notions qui lui sont propres –le terme de « génésique » est un exemple parmi d’autres- mais qu’elle ne juge pas forcément nécessaire de définir, laissant patauger son lecteur dans des tentatives peut-être ratées d’interprétation. Ses théories traitent également beaucoup avec le symbolisme, tentant de cette façon de pallier à l’obscurantisme de ses propos, mais risquant de faire plonger ses théories dans un versant mystique qui pourrait avoir le désavantage de lui ôter une certaine part de crédibilité.


Dernier risque pour la route ? Celui de décevoir les plus ardents féministes. On découvrira, au fil des entretiens d’Antoinette Fouque, que l’auteure ne désire se rattacher à aucun mouvement idéologique. Cette absence d’engagement, qui s’accompagne d’un esprit critique lucide et ouvert, est tout à l’avantage d’Antoinette Fouque, mais peut-être surprenant pour des lecteurs que le terme de Féminologie indiqué sur la couverture de l’ouvrage avaient peut-être pu attirer. Quoiqu’il en soit, l’auteure se justifie très clairement sur cette prise de distance, et achève de convaincre sur l’engagement personnel qu’elle investit à propos de la Génésique.


Que retient-on de cet ouvrage ? Outre la théorie principale de la Génésique –porteuse d’idées intéressantes et originales-, on verra se dessiner en filigrane le parcours d’une femme qui a su défendre ses idées au sein de plusieurs mouvements, du groupe Psychanalyse et Politique au groupe d’édition Des femmes, dans lequel est d’ailleurs publié le présent ouvrage. Si tout semble limpide lorsqu’on lit Antoinette Fouque, reste encore à savoir de quelle manière elle compte remettre en question la structure phallocentrique qui régit selon elle notre société… Le rassemblement des femmes dans la poursuite d’une collaboration idéologique sera-t-elle suffisante ? Pour l’auteure, il s’agit en tout cas de la première étape du cheminement qu’il est nécessaire de conduire. Et sans doute n’a-t-elle pas tort… Si les hommes ne souhaitent pas accorder de crédit au travail effectué par les femmes –travail de mise au monde, travail d’éducation, travail de création-, alors les femmes doivent prendre conscience qu’il leur revient de pallier à cette ingratitude et de s’autoriser enfin à se reconnaître à leur juste valeur.


Des exemples de la position critique d'Antoinette Fouque vis-à-vis du féminisme :

Citation:

« Je pense que là où il y a Idéologie, il y a Image, et ce que le Féminisme proposait c’était, contre une image, une autre. Et il y a quelque chose, tant qu’il y a un lieu de cette femme que je suis ou que je ne suis pas encore, qui ne sera peut-être jamais, il y a quelque chose qui refusait les images, quelles qu’elles soient. Il faudrait faire une lecture de tous les textes féministes, pour voir quelles sont les nouvelles images proposées et savoir si beaucoup de femmes souhaitent changer d’image en quelque sorte. »



Citation:
« Il me semble qu’il y a un danger dans le Féminisme : la libération des femmes y deviendrait la libéralisation des femmes, à un niveau infiniment plus abstrait, idéologique, symbolique. »




Un exemple du langage très imagé employé. Malgré quelques excès, les idées méritent d'être considérées dans toute leur ampleur:

Citation:


« Il y a l’eau qui va manquer, l’air qui est pollué, le feu qui dévaste et la terre qui se dessèche… et il y a le cinquième élément de l’écologie humaine, qui est la chair, premier contenant de l’humain. On voit l’épuisement des ressources naturelles, mais on ne voit pas l’épuisement des corps des femmes. Pourtant, il faudrait comprendre ce que l’accablement de ces corps de ces femmes pauvres, dénutries, malmenées, entraîne de carences physiques, de malformations physiques, pour les générations futures… Nous sommes en train de développer une humanité malade, parce que ces femmes ne sont pas considérées pour ce qu’elles sont, les gestatrices de l’espèce en devenir. »


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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

christine gamita 01/01/2014 23:07

on peut militer de mille manières - par l'écrit numérique, gratis, partageux... http://susaufeminicides.blogspot.fr/p/concepts-feminicides.html

zazy 08/11/2012 21:03

la solidarité, à l'état général, manque cruellement dans nos vies actuelles

zazy 07/11/2012 09:23

Je ne sais pas. Je suis tentée mais le militantisme me fait peur alors qu'il est nécessaire. C'est grâce aux féministes que certaines avancées ont eu lieu

Colimasson 08/11/2012 10:58



Moins fort que le militantisme, je parlerais plutôt de la création d'une solidarité entre femmes... ce qui manque dans l'état actuel des choses, non ?



zazy 06/11/2012 17:18

Quelle chronique !!!!

Colimasson 07/11/2012 07:30



Tentée par le livre ? ;)