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1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 14:23






Il s'est passé quelque chose à Heliopolis, mais on ne saurait dire quoi. Heliopolis n'accueille pas tout le monde, et il manque à l'amateur, dont je fais partie, une exégèse qui permettrait de comprendre non seulement le déroulement factuel de l'histoire, mais aussi ce qui s'est passé dans l'évolution psychologique et spirituelle des personnages. 


Je ne saurais résumer sans tricher le motif d'Heliopolis. Cela se passe dans une société futuriste très dirigiste dans laquelle la population semble partagée en plusieurs castes relatives à leurs niveaux spirituels. La technologie émerge à peine -la probabilité de vivre entourés de téléphones portables est évoquée, traversant l'esprit de Jünger dès 1949- et paraît comme l'horizon d'une humanité progressant par paliers.


Les personnages sont aussi indiscernables que l'intrigue qui les retient. Leurs statuts ne sont jamais clairement définis et laissés à l'appréhension du lecteur. Je pensais que leur rôle se résoberait ou s'éclaircirait au fil des pages, mais ce ne fut jamais le cas. Dans l'étroit mélange de philosophie et d'aventure qui constitue Heliopolis, les divagations spirituelles des personnages ne sont pas seulement de savoureux passages laissés à la délectation du lecteur. Ils semblent effectivement concourrir à la réalisation d'une fin compréhensible par les seuls lecteurs qui auront su passer suffisamment de temps à analyser les liens subtils et les menus détails des relations entre les personnages et leurs semblables, leur société, le temps historique et l'éternité spirituelle. Et Ernst Jünger ne nous facilite pas toujours la tache. Son texte n'est pas dense ni obtus, mais semble parfois extrêmement trivial, uniquement descriptif ; il capte si peu l'attention qu'on le survole en attendant de voir paraître les meilleurs moments -ceux où Ernst Jünger brille d'éloquence et d'érudition à travers l'histoire, la philosophie, la psychologie et la mystique. Sans doute a-t-il réussi à reproduire la trame de la réalité même, dispersant des éléments moteurs de la compréhension globale dans l'ensemble de son oeuvre, y compris dans le plus insignifiant.


Sans doute faudrait-il revenir plusieurs fois sur cet Heliopolis pour mieux le comprendre. Je ne ferai pas de relecture. Bien que l'élégance de l'écriture soit grandiose et les anecdotes savoureuses, Ernst Jünger ne me semble pas particulièrement original -pas au point en tout cas de vouloir réfléchir à l'exégèse de son Heliopolis. Pour ceux qu'il illumine immédiatement, l'immersion héliopolienne sera certainement fabuleuse. Pour les autres, ce n'est peut-être pas le bon moment, si tant est qu'il y en ait un.





Citation :
"Ces figures mythiques que tu te donnes tant de mal à dépister, ce sont des symboles du monde élémentaire. Ce que l'esprit naïf a pressenti, en des temps et des lieux reculés, est aujourd'hui le but de la conscience sévère, ordonnée, de la science. Nous avons appliqué des organes contre l'inconnu, et le contraignons à nous servir. Nous avons frappé de notre baguette le rocher inerte, et il jaillit du quartz un flot intarissable de puissance et de richesse."



Jünger ne nous laisse jamais en paix avec des certitudes...

Citation :
"Or, imaginez-vous ceci : vous vous tenez en nombreuse compagnie dans cette chambre ou dans cette salle. On joue, on discute, on trafique, bref on fait ce qui est d'usage entre les humains. Pour les profanes, dans cette pièce, les choses et leurs conjonctions seront plus ou moins livrées au hasard. Aussi, aucun d'eux n'est en mesure de dire à coup sûr ce qu'amènera, ne fût-ce que la minute suivante. C'est ici le règne de l'imprévu, de la force aveugle.
Et maintenant, poursuivez cette fantasie: la salle est entourée d'une seconde enveloppe, aussi invisible qu'une atmosphère. Elle est presque sans extension, mais chargée de significations. Représentez-vous cette enveloppe comme une sorte de tapisserie qui cache dans ses dessins une écriture imaginée ou chiffrée, que l'on peut embrasser d'un coup d'oeil. Je vous ferai tomber les écailles des yeux, et, stupéfait, vous découvrirez que ces caractères sont la clé de toutes les scènes qui se jouent dans la salle. Vous étiez jusqu'à présent comme un homme qui suivait la course nocturne des astres, mais sans connaître l'astronomie. Vous voilà maintenant inité, et votre puissance est pareille à celle des vieux collèges de prêtres qui annonçaient les éclipses de soleil et de lune. Vous avez reçu l'ordination qui vous confère le principat de la magie."



Citation :
"On voyait alors apparaître ces Calibans, en qui la masse reconnaissait, de prime abord, des incarnations et des idoles de la vie animale qui lui était restée. Elle les aimait dans leur faste, dans leur insolence, dans leur insatiable avidité. L'art, et surtout le film et le grand opéra, préparait le climat propice à l'épanouissement de ces types humains. Pour finir, il n'y avait plus d'ineptie, plus d'indécence, plus d'horreur qui ne déchaînât un ouragan d'enthousiasme. Alors que les ci-devant s'étaient encore cachés dans leurs résidences et leurs villas bien closes pour se livrer au luxe, au vice, à l'orgie, ces nouveaux maîtres de l'heure portaient toutes ces choses au marché et sur les places publiques, pour servir de spectacle au peuple et régaler ses yeux. Ils avaient découvert les sources de la popularité."



Une écriture sublime : 


Citation :
"Lorsque le soleil se posait sur eux, comme en cet instant même, il éveillait les reflets de rouilles chatoyantes, le velours violet des druses et la somnolence du cristal. De même que le charbon mire dans sa rougeur l'éclat d'étés que jamais oeil d'homme n'a vus, la vie d'âges oubliés du monde sortait ici de son sommeil, comme dans une grotte merveilleuse."



*peinture de Franz Radziwill

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Published by Colimasson - dans Livre
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