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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 13:41
 





Bienvenue en territoire absurde. Au cours de la Première guerre mondiale, l’américain Frederic Henry s'engage comme ambulancier volontaire pour la Croix-Rouge italienne. Il y rencontre l’infirmière anglaise Catherine Barkley.


Frederic Henry ignore beaucoup de choses. Par exemple, il ne sait pas vraiment pourquoi il s’est engagé pour la Croix-Rouge italienne alors qu’il est américain. L’un ou l’autre des deux pays lui semble identique. Autre exemple, il ne sait pas pourquoi il jette son intérêt sur Catherine Berkley (« Je savais que je n’aimais pas Catherine Barkley et que je n’avais nulle intention de l’aimer. C’était un peu, comme le bridge, dans lequel on disait des mots au lieu de jouer des cartes »). Mais elle est une femme, il est un homme, ils sont seuls et ces conditions semblent suffisantes pour donner forme à une relation. Plus généralement, Frederic Henry ne sait pas pourquoi cette guerre est nécessaire et il ne cherche pas à le savoir. Il vit en essayant de se poser le moins de questions possible.


L’Adieu aux armes est un roman d’inspiration autobiographique. Rien d’étonnant : Ernest Hemingway et Frederic Henry se fondent en un seul personnage laconique, entièrement corporel et aucunement intellectuel. Le récit est à l’image du dénuement spirituel du personnage et les dialogues ne valent pas mieux. Le monde dans lequel vivent le personnage et l’auteur, ce monde au sein duquel la guerre et l’amour ne valent pas mieux l’un que l’autre, éclate surtout par son insignifiance. On imagine le personnage du Solitaire d’Ionesco lorsque, par exemple, Frederic Henry s’enthousiasme à l’idée de se laisser pousser la barbe (« Je vais commencer tout de suite. C’est une bonne idée. Ça nous donnera quelque chose à faire »), ou encore le Rhinocéros du même dramaturge lorsque le socialisme se dessine comme l’étendard d’une nouvelle foi choisie de façon totalement arbitraire :


« - Comment se fait-il que vous soyez socialistes ?
- Nous sommes tous socialistes. Tout le monde est socialiste. Nous avons toujours été socialistes.
- Il faudra venir, Tenente. On fera d’vous un socialiste aussi. »



L’Adieu aux armes semble aussi être un adieu à la conscience. Tout cet étrange roman, rempli d’évènements mais dénué de toute empathie pour soi-même et pour les autres, nous fait traverser des paysages plats et dénudés, tristement ennuyeux et dénués de toute cohésion, à l’image de cette description qui n’est qu’un exemple représentatif parmi tant d’autres :


« Ils m’avaient pris mon revolver sur la route et j’en plaçai l’étui sous ma vareuse. Je n’avais pas de capote et la pluie était froide. Je remontai le long du canal. Il faisait jour. La campagne était mouillée, plate et lugubre. Les champs étaient nus et mouillés. »


Se souvenant que le roman est d’inspiration biographique, on comprendra cette platitude lorsque l’on lira ces paroles de Frederic Henry :


« Mon moral est bas en ce moment, dis-je. C’est pourquoi je ne réfléchis jamais à tout cela. Je ne réfléchis jamais, et cependant quand je commence à parler, je dis ce que j’avais conçu dans ma tête sans réfléchir. »


Car, en creusant bien, il est possible de deviner l’étendue de la tristesse et du désespoir que ressentent le personnage et l’auteur. En ce sens, L’Adieu aux armes est un roman précurseur de l’absurde, mais sans aucun sens de la dérision et sans la moindre trace d’humour –ou si peu. On s’y ennuie à crever. Ernest Hemingway a réussi son travail de sape. Avec lui, on reconnaît que la vie est bien maussade et qu’elle n’a pas la moindre valeur. Pire, et contrairement aux livres d’auteurs aussi désespérés que lui –Cioran, Papini, Pavese…-, on n’en tire aucune satisfaction ni aucun plaisir. A aucun moment il n’est question de donner du sens ou de transcender cette immense vacuité et lorsqu’on repose ce livre, on a l’impression d’avoir tenu un monstre insignifiant entre ses mains.


C'est horriblement plat et insignifiant... à la torture !

Citation:
« - C’est vous l’Américain qui s’est engagé dans l’armée italienne ? me demanda-t-elle.
- Oui, madame.
- Comment avez-vous fait cela ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas engagé chez nous ?
- Je ne sais pas, dis-je. Est-ce que je pourrais le faire maintenant ?
- J’ai peur que non. Dites-moi, pourquoi vous êtes-vous engagé dans l’armée italienne ?
- J’étais en Italie, dis-je, et je parle italien.
- Oh ! dit-elle. Moi, je suis en train de l’apprendre. C’est une belle langue.
- Il y a des gens qui prétendent qu’on peut l’apprendre en quinze jours.
- Oh ! je ne l’apprendrai pas en quinze jours. Je l’étudie déjà depuis des mois. »


(ne dit-on pas que c'est ce qu'on ne dit et ne montre pas qui est le plus affreux ?)

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Mohammed 14/11/2015 19:10

Oui, vous avez bien commenté ce livre, merci. Cependant, une tristesse et une empathie m'a saisit à l'égard du personnage, à la fin, qui m'a fait oublier à quel point ce livre est vide de sens.

Colimasson 23/09/2014 10:20

C'est à dire qu'il a écrit de meilleurs romans que celui-ci ? Je suis à l'écoute, je prends note, dis moi...

Lou 04/12/2014 09:38

Oui ; je vous conseille les deux suivant que j'ai lu et appréciés "pour qui sonne le glas", "le vieil homme et la mer", il en a écrit beaucoup d'autres, mais je ne les ai pas lus.

dussert 22/09/2014 18:01

Dans le train. Je viens de terminer le roman. Tout à fait d accord avec vous. Votre critique m à permis de mettre des mots sur ce que je ressentais. Merci. Et pourtant j aime beaucoup Hemingway..