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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 17:12



Dans l’Alchimiste, il est question d’un berger qui rêve de pyramides. Intrigué par ce songe récurrent, il consulte une gitane qui lui apprend que près des pyramides se trouve un trésor immense, à lui seul accessible. Pour cela, le berger devra effectuer un voyage de son Espagne natale à l’Egypte. Easy Jet ni les emprunts financiers n’existent encore : le berger devra accomplir une longue expédition d’autant plus périlleuse qu’il ne sera jamais certain d’avoir les moyens de la financer et de la vivre décemment. Le berger s’engage toutefois à effectuer ce voyage car l’existence qu’il a menée jusque-là, même si elle lui convient, ne lui semble toutefois pas entièrement satisfaisante en ce sens qu’elle ne lui permet pas d’accomplir ses aspirations profondes. Chemin faisant, le berger rencontre un roi qui l’illumine sur les motivations réelles qui l’ont poussé à quitter son Espagne natale. En partant et en prenant le risque d’abandonner le confort de ses acquis antérieurs, le berger cherche à accomplir sa Légende Personnelle –concept que définit ainsi le roi :


« Chacun de nous, en sa prime jeunesse, sait quelle est sa Légende Personnelle.
A cette époque de la vie, tout est possible, et l’on n’a pas peur de rêver et de souhaiter ce qu’on aimerait faire de sa vie. Cependant, à mesure que le temps s’écoule, une force mystérieuse commence à essayer de prouver qu’il est impossible de réaliser sa Légende Personnelle. »



Cette notion me semble être la plus essentielle de l’Alchimiste. Paulo Coelho donne un nom à ce sentiment diffus de nostalgie qui sied si bien aux souvenirs de l’imagination de notre enfance. Qui n’a jamais rêvé de la vie qu’il mènerait plus tard alors qu’il était encore enfant ? Et combien ont finalement réussi à concilier cette imagination et la réalité de leur vie d’adulte ? Le principe de réalité ne permet pas aux rêves de perdurer longtemps dans l’imaginaire. Face au concept de Légende Personnelle, deux réactions sont envisageables : le mépris –que j’envisage comme réaction de défense- ou l’aveu. Paulo Coelho prend le risque de se montrer totalement ridicule en prônant la fidélité à ses rêveries d’enfance. Au choix, on pourra le considérer comme un utopiste ou comme un bourgeois détaché des réalités de la vie matérielle. Pourtant, c’est parce qu’il prend ce risque qu’il se montre extrêmement courageux. La lucidité nécessite de se faire violence : n’est-il pas plus difficile de reconnaître que l’on a échoué à réaliser ses rêves plutôt que d’assurer que l’on n’en a jamais eu ?


En poursuivant sa route, le berger est soumis à de nombreuses tentations, dont la plus grande est celle du manque d’ambition (en fait de paresse). Travaillant pour un vendeur de minéraux, il réussit à s’assurer une position confortable qui le maintient dans une vie hypnotique, à la douceur lénifiante et à la sécurité assurée. Plus tard, la poursuite de son trésor sera remise en question par sa rencontre avec Fatima, la fille du désert. C’est par un véritable travail sur lui-même que le berger parviendra cependant à continuer sa route, non pas en rejetant en bloc sécurité matérielle et amour, mais en apprenant à peser la part de risque et de prudence incombant à chaque décision, et en admettant que l’amour peut supporter toute contrainte temporelle. En traversant le désert, le berger est soumis plus que jamais à la tentation d’abandonner sa recherche. Mais l’Alchimiste l’accompagne, qui lui apprend à écouter son cœur :


« - Alors pourquoi dois-je écouter mon cœur ?
- Parce que tu n’arriveras jamais à le faire taire. Et même si tu feins de ne pas entendre ce qu’il te dit, il sera là, dans ta poitrine, et ne cessera de répéter ce qu’il pense de la vie et du monde.
- Même en étant un traître ?
- La trahison, c’est le coup auquel tu ne t’attends pas. Si tu connais bien ton cœur, il n’arrivera jamais à te surprendre ainsi. Car tu connaîtras ses rêves et ses désirs, et tu sauras en tenir compte. Personne ne peut fuir son cœur. C’est pourquoi il vaut mieux écouter ce qu’il dit. Pour que ne vienne jamais te frapper un coup auquel tu ne t’attendrais pas. »



Avec de tels dialogues, Paulo Coelho prend encore une fois le risque de se soumettre au ridicule. « Ecouter son cœur » : voilà qui semble bien naïf ; c’est une phrase que seuls les chanteurs de variété osent prononcer. Mais il faut se souvenir que l’Alchimiste est avant tout un conte et que, comme tous les contes, il use de symboles et d’allégories pour se faire comprendre le plus simplement possible.


« […] à un moment donné de notre existence, nous perdons la maîtrise de notre vie, qui se trouve dès lors gouvernée par le destin. C’est là qu’est la plus grande imposture du monde. »


Que signifie le passage qui précède, si ce n’est une traduction, en termes plus éloquents, du principe qui est à la base du concept existentialiste de « mauvaise foi » ? Laisser parler son cœur cesse alors de représenter ce qu’on aurait pu prendre pour du bavardage frivole et romantique et devient une confession lucide. Courageuse parce qu’elle demande de reconnaître qu’on a failli ; dangereuse parce qu’elle demande de lâcher-prise et de se soumettre à son propre jugement et à celui des autres ; mais sublime parce qu’elle permet d’espérer.




Derrière les apparences simplistes du discours de Paulo Coelho, au-delà des symboles et des concepts a priori éculés qu’il utilise (le Cœur, Dieu, l’Amour…), rien de naïf ni d’utopiste ne transparaît. Libre à nous de prendre le texte au pied de la lettre, de tout lâcher et d’aller baguenauder avec le berger sur des terres ancestrales qui, de toute façon, n’existent plus –ce n’est de toute façon pas ce que nous recommande Paulo Coelho. L’histoire de son berger n’est qu’un exemple tiré de sa philosophie appliquée. Un exemple qui marche, parce qu’il a été mené par un personnage qui ne s’est jamais laissé fourvoyer par lui-même en cours de chemin. Et c’est ce qui est le plus important. Comme le dit l’Alchimiste, après tout, peu importe d’accomplir ou non sa Légende Personnelle. Ceux qui échouent à transformer le plomb en or doivent leur défaite à cette raison : « Ils cherchaient le trésor de leur Légende Personnelle, sans désirer vivre la Légende elle-même ». En désirant vivre notre Légende, nous transformons notre vie en trésor : nous lui donnons un but, un sens, et nous nous donnons la possibilité de considérer chaque nouvel évènement avec moins de cruauté et de douleur que si nous admettions cheminer sans objectif.


« […] aucun cœur n’a jamais souffert alors qu’il était à la poursuite de ses rêves, parce que chaque instant de quête est un instant de rencontre avec Dieu et l’Eternité. »


Laissez tomber le concept de « Dieu » et d’ « Eternité » si vous n’y voyez là que des références religieuses. L’Alchimiste propose en fait un remède contre l’absurdité ; son personnage est identique dans ses fondements à Vladimir et à Estragon d’En Attendant Godot, mais il cherche à transcender son angoisse. Il sublime sa vie en lui conférant un sens en adéquation avec ses rêveries d’enfant –période au cours de laquelle l’absurdité ne le démangeait pas encore.


L’Alchimiste réalise enfin une partie de cette Légende Personnelle propre à chacun : nous réconcilier avec la vie en admettant qu’elle a un sens. L’histoire de l’Alchimiste est le support que nous attendions tous pour avouer que cette certaine forme de tristesse que nous pouvons ressentir à l’âge adulte provient d’un deuil : celui que nous avons fait de la part vitale de notre personnalité.


*peinture d'Edward Hopper

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Published by Colimasson - dans Livre
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