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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 15:14




C’est vrai ça… Une odeur de croissants chauds (ou de poulet grillé, ou de barbe à papa, ou de soupe à l’oignon…) qui vient flatter la narine se propage immédiatement au cerveau et éveille chez le renifleur ravi des sentiments altruistes moins prompts à se manifester dans d’autres conditions (se baladant au milieu d’une déchetterie, ou ramassant la crotte du chat dans la litière –si on tient à rester dans le domaine olfactif). C’est à travers le résultat de cette expérience étonnante –mais véridique- que Ruwen Ogien donne son titre à un livre qui aurait également pu s’intituler « Traité de Philosophie Morale Expérimentale ». Titre moins réjouissant que celui pour lequel a finalement opté l’auteur : L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine - ce qui démontre bien, une nouvelle fois, qu’il suffit de peu de choses pour provoquer l’enthousiasme ou le rejet chez l’être humain.

Toutefois, le titre n’est pas trompeur et malgré des apparences débonnaires suspectes, il propose en effet un contenu qui se laisse engloutir sans résistance.
Le livre ne cache pas son intention de présenter la philosophie morale expérimentale à des amateurs ; ainsi, Ruwen Ogien prend des pincettes pour évoquer des notions qui sembleraient a priori opaques, et ne cesse de les illustrer par une abondance d’exemples souvent drôles et étonnants.

De cette façon, on avance pas à pas… La partie théorique n’est pas abordée de front, mais approchée par le biais d’illustrations éloquentes qui prennent la forme d’expériences de pensée : une série de volontaires a été soumise à différents cas de figure entre lesquels elle a dû trancher et donner son avis, mettant en jeu ses « intuitions morales ». Instinctivement, quel comportement semble le plus moral à la majorité des gens ? Les intuitions morales partagées par la majorité vont-elles plus dans le sens des conceptions déontologistes ou conséquentialistes de l’éthique ? A moins d’être un fin connaisseur de Jeremy Bentham ou d’Emmanuel Kant, difficile de comprendre où veut en venir Ruwen Ogien… Mais ce dernier est prévenant. N’a-t-il jamais oublié l’ignorance de ses débuts ou arrive-t-il à se glisser dans la peau de ses lecteurs les plus incultes ? en tout cas il n’oublie pas de revenir sur toutes les notions qui pourraient poser problème et de les résumer de manière synthétique. De quoi nous permettre d’apprécier à leur juste valeur les multiples expériences de pensée proposées dans ce livre… « Est-il acceptable de tuer un piéton imprudent pour éviter de laisser mourir cinq personnes gravement blessées qu’on transporte à l’hôpital en urgence ? » Dilemme auquel on préférerait ne jamais être confronté au cours de son existence… Mais puisqu’on nous demande de trancher, nous tranchons. Se pose alors la question de savoir pourquoi nous privilégions telle solution plutôt que telle autre… Quels sont les ressorts et mécanismes inconscients qui se dissimulent derrière nos choix ? Ces expériences de pensée hors du commun permettent d’amplifier les rouages déployés au quotidien dans nos choix et nos jugements.

Qu'est-ce qu'une expérience de pensée ?

Citation:
« L’expérience de pensée « démocratisée », en philosophie morale, c’est tout cet ensemble : construction de la fiction morale, présentation à la population la plus large possible sélectionnée selon les critères les plus variés, enregistrement des jugements spontanés et discussion sur les tentatives de justifier ces jugements, confrontation des explications par les causes et les raisons, conclusions théoriques.
[…] Toutes ces expériences portent sur nos croyances morales, c’est-à-dire sur ce que nous trouvons bien ou mal, désirable ou indésirable, juste ou injuste, que ces croyances soient spontanées ou réfléchies.»



Un exemple d'expérience de pensée et ses implications :

Citation:
« Imaginez un canot de sauvetage pris dans une tempête en pleine mer. A son bord, il y a quatre hommes et un chien.
Tous les cinq vont mourir si aucun homme n’accepte d’être sacrifié, ou si le chien n’est pas jeté par-dessus bord.
Est-il moralement permis de jeter le chien à la mer simplement parce que c’est un chien, sans autre argument ?
Qu’en pensez-vous ?
Supposez, à présent, que ces hommes soient des nazis en fuite, auteurs de massacres de masse barbares, et que le chien soit un de ces sauveteurs héroïques, qui ont permis à des dizaines de personnes d’échapper à une mort atroce après un tremblement de terre.
Est-ce que cela changerait quelque chose à votre façon d’évaluer leurs droits respectifs à rester sur le canot de sauvetage ? »



L’influence de l’odeur des croissants chauds… ne se limite bien heureusement pas à ce répertoriage des expériences de pensée qui ont été menées depuis le siècle dernier. Dans une deuxième partie du livre, Ruwen Ogien tente de dégager quelques éléments de réflexion tirés de ces différentes simulations. Quelles sont les différences et les similitudes qui lient intuitions et règles morales ? Existe-t-il un instinct moral ? Quelles méthodes sont employées dans les expériences ? L’auteur nous épargne le ton péremptoire de ceux qui cherchent à tout prix à convaincre leur lecteur d’une vérité, en faisant ressortir les différentes failles qui entourent la philosophie morale expérimentale. Pour aller au plus loin de cette discipline contrastée qu’est la morale, ne faut-il pas qu’à notre tour, nous devenions des lecteurs contestateurs, jamais certains de la pertinence des faits observés ?

La conclusion permet de laisser la question en suspens… remettant presque en cause la validité de la philosophie morale expérimentale ! Puisque la morale ne peut pas être fondée, est-il vraiment utile que nous nous acharnions dessus dans des rixes infernales, que ni le déontologisme, ni le conséquentialisme ne sauraient justifier ? Pour le plaisir des spéculations, et celui de chercher à comprendre la complexité du raisonnement et de la psychologie de l’être humain, la réponse est : oui ! Le style clair et sobre de Ruwen Ogien offre une vulgarisation plaisante. Absolument pas réductrice, elle donnera envie d’aller fouiner par soi-même entre les écrits de Rawls, Wittgenstein, Kant ou Bentham, dans l’espoir de cerner un peu mieux les paradoxes et les incohérences d’une morale qui se veut inflexible.



La méthode de Ruwen Ogien, telle qu'il la décrit :

Citation:
« La plupart des philosophes vous diront que, si on s’intéresse à la pensée morale, il faut commencer par lire et relire les grands textes de l’histoire des idées pour avoir des « bases solides ».
Mais il n’est pas évident que le meilleur moyen d’inviter le lecteur à la réflexion éthique, c’est de lui donner le sentiment qu’il peut se reposer tranquillement sur les doctrines élaborées par les « géants de la pensée ».
C’est pourquoi il m’a semblé qu’il serait plus logique de le confronter directement aux difficultés de la pensée morale, en soumettant à sa sagacité un certain nombre de problèmes, de dilemmes, de paradoxes et en l’exposant aux résultats d’études scientifiques qui vont à l’encontre de certaines idées reçues dans la tradition philosophique. »




Des règles de base pour l'initiation à la philosophie morale expérimentale. Une définition générale ?

Citation:
« La philosophie morale expérimentale est une discipline encore en gestation, qui mêle l’étude scientifique de l’origine des normes morales dans les sociétés humaines et animales, et la réflexion sur la valeur de ces normes, sans qu’on sache encore exactement dans quelle direction elle finira par s’orienter, et quelle sera la nature de sa contribution à la philosophie (si elle en a une). »



La différence entre déontologisme et conséquentialisme :

Citation:
« Le déontologisme (du grec déon : devoir) est largement inspiré de Kant. Selon cette théorie, il existe des contraintes absolues sur nos actions, des choses qu’on ne devrait jamais faire : « Ne pas mentir », « Ne pas traiter une personne humaine comme un simple moyen » sont des exemples de ce genre de contraintes.
Pour le conséquentialiste, ce qui compte moralement, ce n’est pas de respecter aveuglément ces contraintes, mais de faire en sorte qu’il y ait, au total, le plus de bien ou le moins de mal possible dans l’univers. Et s’il est nécessaire, pour y arriver, de se libérer de ces contraintes, il faut le faire ou au moins essayer. »



QUelles sont les règles élémentaires du raisonnement moral ?

Citation:
« En tout, il y a donc quatre règles élémentaires du raisonnement moral, au moins.
Pour mettre un peu d’ordre dans le débat qui les concerne, je vais les désigner d’une lettre et leur donner un rang. Mais il n’établit aucune priorité :
R1 : De ce qui est, on ne peut pas dériver ce qui doit être.
R2 : Devoir implique pouvoir.
R3 : Il faut traiter les cas similaires de façon similaire.
R4 : Il est inutile d’obliger les gens à faire ce qu’ils feront nécessairement d’eux-mêmes ; il est inutile d’interdire aux gens de faire ce qu’ils ne feront volontairement en aucun cas. »


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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

zazy 15/07/2012 22:08

Après la SF, je vois que tu as envie de me remettre à la philo que j'ai fait qu'éfleurer au lycée et..... c'était il y a si longtemps

Colimasson 16/07/2012 10:46



SF et philo, peu de différences, finalement... !