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18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 19:53



Tout commence avec Parménide. Au 6e siècle avant Jésus-Christ, le philosophe établit une classification d’éléments contraires dont chaque membre est lié soit au positif, soit au négatif. Dans cette vision manichéenne qui se reconnaît ouvertement simplificatrice, le chaud est considéré comme positif et le froid comme négatif ; la lumière est positive lorsque l’obscurité est négative ; l’être est positif tandis que le non-être est négatif. Milan Kundera intervient quelques siècles plus tard et pose une colle à Parménide : dans le couple légèreté-pesanteur, quel est le membre positif ? quel est le membre négatif ? C’est la définition de la légèreté qu’il faut revoir : frivolité ou grâce ? et quid de la pesanteur : profondeur ou balourdise ? Rien de tel, pour le savoir, que de vivre l’expérience de ces deux états. Milan Kundera met en place des intrigues et des personnages dont les existences s’entrecroisent et se répondent, de l’Europe de l’est jusqu’à la Suisse des années communistes, à cette époque où la politique prend encore une place prégnante dans la vie privée. Il se permet des intrusions et des digressions fréquentes dans lesquelles il exprime, à la première personne du singulier, son point de vue d’homme et de romancier. Ses personnages semblent exister comme prototypes d’une expérience qui lui permettrait de résoudre la question de la dualité du couple légèreté-pesanteur.


L’art du romancier lui donne également la possibilité de concrétiser le concept de l’éternel retour pour mieux le dépasser. Toujours lié à cette question de la légèreté et de la pesanteur, cette fois appliquée aux actes, Milan Kundera se pose la question de la responsabilité de chacun devant la trajectoire donnée à son existence. Peut-on condamner quiconque lorsqu’il n’est donné à personne la possibilité de connaître les univers parallèles liés à la diversité des choix qui se sont offerts à lui à un moment donné de son existence ? Et qui peut s’arroger le droit de juger d’un regard neutre, lorsque même l’époque dominée par Hitler se teinte de la douce mélancolie des années qui ne reviendront plus ?


« Cette réconciliation avec Hitler trahit la profonde perversion morale inhérente à un monde fondé essentiellement sur l’inexistence du retour, car dans ce monde-là tout est d’avance pardonné et tout y est donc cyniquement permis. »



L’idéal serait de disposer de plusieurs mondes sur lesquels on renaîtrait, riche à chaque fois de l’expérience et des connaissances accumulées au cours de l’existence sur les mondes précédents. L’homme s’améliorerait-il à mesure qu’il renaîtrait ? ou resterait-il aussi insouciant et inconscient de ses actes, faisant preuve d’une faillibilité sans failles ? Le roman permet à Milan Kundera d’expérimenter virtuellement des trajectoires différentes. Comme il l’avoue, chacun de ses personnages représente une part de ses potentialités. La représentation morcelée, fragmentaire, évoluant en monades séparées qui se rejoignent parfois dans des confrontations plus ou moins heureuses, offre une réflexion étayée qui se montre bien plus pertinente que la construction d’un système basé sur la seule écriture philosophique. Mais elle présente également un danger… Ce danger se nomme « kitsch » :


« […] le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré ; le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable. »



Le kitsch comme négatif n’apparaît qu’une fois qu’a été surmontée la vision du kitsch comme positif, comme élément fédérateur des hommes entre eux, s’unissant et se laissant aller au plaisir des émotions simples dans une illusion de cohésion sociale durable. Le kitsch est un danger qui, derrière des abords sympathiques, joue au service d’un totalitarisme des opinions intransigeant. En réduisant l’Être à l’être (comme le fait remarquer François Ricard dans son essai sur l’Idylle), il réduit l’individu au néant et nie tous les aspects dérangeants de son existence.


« A l’instant où le kitsch est reconnu comme mensonge, il se situe dans le contexte du non-kitsch. Ayant perdu son pouvoir autoritaire, il est émouvant comme n’importe quelle faiblesse humaine. »


Et c’est fort de cette reconnaissance que Milan Kundera fait vivre ses personnages en-dehors de tout carcan. Cherchant à échapper aux normes pour mieux laisser s’épanouir ce qu’ils croient être leurs désirs véritables, ils évitent les stéréotypes ; et lorsqu’ils commencent à ressentir la réduction de leur être au type, ils se demandent quelle est la valeur véritable de leur existence passée, et quelle quantité d’honnêteté a pu être la leur jusqu’alors. Dans le contexte de la domination communiste des pays de l’Est, ces questions prennent une ampleur considérable. Personne ne peut rester indifférent : il faut se révolter, il faut coopérer, il faut consentir ou il faut se résigner. Quelle part de soi peut-on accepter de mettre de côté dans ces conditions ? Au bout de cette voie se trouve peut-être la réponse à cette question de la légèreté de l’être comme membre positif ou négatif du couple légèreté-pesanteur. La politique n’est toutefois pas le seul domaine dans lequel il est exigé de se positionner de manière durable (ceci inclut également toute capacité de trahison et donc de versatilité) : le rapport amoureux, le rapport familial, le rapport à l’animal et le domaine professionnel sont tout aussi éloquents.


L’insoutenable légèreté de l’être suit un mouvement en tous points semblables à celui de ses personnages. Commençant avec un aplomb et une gravité qui font reculer le moment où entrent en scène les personnages du roman, l’intrigue se poursuit en amenant sans cesse au premier plan des réflexions qui guident leur parcours et transforment la lecture en expérimentation d’un univers où plusieurs mondes et différents niveaux de connaissances se superposent. Ceci faisant, les personnages finissent bientôt par être livrés uniquement à eux-mêmes dans le final du livre, au moment même où le renoncement à une partie de leurs idéaux (légèreté = lâcheté ?) leur permet de vivre dans une apparence d’harmonie (conformité = kitsch ?) qui n’est, en réalité, que l’échec de l’être à se confronter au néant sur lequel aboutit toute existence. C’est peut-être à ce point ultime que se rejoignent légèreté et pesanteur, le premier étant l’angoisse profonde tandis que le deuxième ne serait que le comportement névrotique de surface. Mais ceci n’est qu’une hypothèse parmi tant d’autres, à laquelle nous soumet majestueusement Milan Kundera.




 
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Portrait de jeune fille, Picasso



Citation:
« Tu ne veux donc pas lutter contre l’occupation de ton pays ? » Elle voulait leur dire que le communisme, le fascisme, toutes les occupations et toutes les invasions dissimulaient un mal plus fondamental et plus universel ; l’image de ce mal, c’était le cortège de gens qui défilent en levant le bras et en criant les mêmes syllabes à l’unisson. Mais elle savait qu’elle ne pourrait pas le leur expliquer. Elle se sentit gênée et préféra changer de sujet.




L'expérience de pensée de Kundera. Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste ?


Citation:
Supposons qu’il y ait dans l’univers une planète où l’on viendrait au monde une deuxième fois. En même temps, on se souviendrait parfaitement de la vie passée sur la Terre, de toute l’expérience acquise ici-bas.
Et il existe peut-être une autre planète où chacun verrait le jour une troisième fois avec l’expérience de deux vies déjà vécues.
Et peut-être y a –t-il encore d’autres et d’autres planètes où l’espèce humaine va renaître en s’élevant chaque fois d’un degré (d’une vie) sur l’échelle de la maturité.
C’est l’idée que se fait Tomas de l’éternel retour.
Nous autres, sur la Terre (sur la planète numéro un, sur la planète de l’expérience), nous ne pouvons évidemment nous faire qu’une idée très vague de ce qu’il adviendrait de l’homme sur les autres planètes. Serait-il plus sage ? La maturité est-elle seulement à sa portée ? Peut-il y accéder par la répétition ?
Ce n’est que dans la perspective de cette utopie que les notions de pessimisme et d’optimisme ont un sens : l’optimiste, c’est celui qui se figure que l’histoire humaine sera moins sanglante sur la planète numéro cinq. Le pessimiste, c’est celui qui ne le croit pas.


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Published by Colimasson - dans Livre
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