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26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 12:26
 



Quelle idée de vouloir lire L’insurgé lorsqu’on se souvient à peine de ce qu’était la Commune. Si certains livres historiques se comprennent bien sans prérequis, d’autres peuvent d’abord donner cette impression avant de perdre totalement leur lecteur inculte (moi) dans un défilé de noms de personnages, de lieux et de dates qui ne leur évoquent rien.


Quelle idée de vouloir lire L’insurgé lorsque l’on n’a même pas lu les deux volumes qui précèdent ce dernier acte d’une trilogie. Peut-être aurait-il été plus judicieux de lire d’abord L’enfant puis Le bachelier avant de vouloir se lancer dans la découverte d’un Jules Vallès que l’on aurait sans doute mieux compris si on l’avait suivi depuis le récit de ses premiers vagabondages.


Mais comme il est des livres qui, malgré leur inscription dans un contexte social, politique et historique stricts restent malgré tout compréhensibles, L’insurgé aurait pu en faire partie. Rapidement, on réalise qu’il n’en est rien et que ce récit biographique tiré de l’expérience révolutionnaire de la Commune se veut avant tout témoignage historique. L’aspect universel est laissé de côté : que ceux qui voudraient pouvoir trouver davantage que cette monnaie brute que nous livre Jules Vallès se tournent vers autre chose. Il n’y aura ici rien de plus et rien de moins que le récit d’une révolution marquée par la désillusion et par les retournements de position de ses sujets. Vision lucide mais qui, parce qu’elle s’inscrit très précisément dans le contexte de la Commune, ne prétend absolument pas se généraliser à d’autres situations révolutionnaires. Pour peu qu’on ait l’âme d’un chercheur d’or, on pourra bien sûr extraire de L’insurgé des réflexions qui feront étrangement écho à notre époque où l’hypocrisie et les affaires d’intérêts ne sont plus un mystère pour personne. Pour le reste, débrouillez-vous, et bonne chance pour comprendre qui sont les personnages et les lieux évoqués par Jules Vallès, et pourquoi ils lui semblent si cruciaux lorsqu’ils n’évoquent rien pour le quidam n’ayant pas assez révisé ses cours d’histoire.


« C’est Gustave Mathieu, le poète, et Regnard, le chevelu, qui m’abordent à une table de Bouillon Duval où je viens de m’asseoir, et m’apprennent qu’une trentaine d’individus se sont jetés sur la caserne des pompiers de la Villette, et ont fait feu sur les sergents de ville. »


Mais enfin, peu importe. Avant de se laisser perdre par ces références obscures, on aura pu profiter du style d’écriture lapidaire de Jules Vallès, impliqué et passionné dans ses descriptions incisives, dans ses figures de style sanglantes et dans ses jugements tranchants. Pour une lecture d’abattoir, nous pouvons nous reposer sur le savoir-faire de Jules Vallès –le résultat tout en ossements, sanglant et rempli de tripes, ne devrait pas décevoir les carcasses que nous sommes.


« J’ai pris des morceaux de ma vie, et je les ai cousus aux morceaux de la vie des autres, riant quand l’envie m’en venait, grinçant des dents quand des souvenirs d’humiliation me grattaient la chair sur les os –comme la viande sur un manche de côtelette tandis que le sang pisse sous le couteau. »


A côté de ces homoncules de chair et de sang, Jules Vallès n’oublie pas toutefois que gravitent des âmes à la psychologie trouble. Les sentiments indécis et les émotions teintées d’hypocrisie sont passés au crible de son regard : l’individuel essaie de justifier le collectif dans une compréhension plus fragmentaire du grand phénomène de la Commune.


« J’ai peur de paraître lâche à ceux qui m’ont entendu dans les cénacles à gueux, promettre que, le jour où j’échapperais à la saleté de la misère et à l’obscurité de la nuit, je sauterais à la gorge de l’ennemi.
C’est cet ennemi-là qui m’encense aujourd’hui. »



Alors, lâche ou combattant, que serez-vous ? La lâcheté consisterait à s’avouer vaincu et à ne pas faire l’effort d’approfondir ses recherches pour comprendre les implications des renseignements que Jules Vallès nous fournit dans L’insurgé. Oui mais… la situation décrite dans ce récit ressemble parfois si étrangement à celle que nous reconnaissons chez certains de nos compatriotes qu’on se demande s’il ne vaudrait pas mieux se consacrer à des luttes plus actuelles… Jules, retrouve ta vieille carcasse et viens griffonner deux ou trois de tes mots lapidaires à propos de notre époque : tu aurais une nouvelle occasion de devenir grinçant –et nous aussi.



Citation:
« Au bout du chemin est une guinguette, avec un chapelet de pommes enfilées pour enseigne ; moyennant quelques sous, je bois du cidre qui a une belle couleur d’or et me pique un brin le nez.
Ah ! oui ! Sacré lâche ! »


*peinture de J.-P. Laurens : La mort du duc d'Enghien

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Colimasson 08/12/2014 07:50

Merci pour l'indication. J'ai déjà pu apprécier le travail de Didier Daeninckx avec Main rouge et Octobre noir. Très instructifs.

Basile Ledon 07/12/2014 17:16

Si vous souhaiter approfondir votre connaissance de la Commune de Paris, vous pouvez vous diriger vers le roman de Dider Daeninckx Le Banquet des affamés, ou encore Le Cri du peuple de Jean Vautrin.Ce sont deux fictions dont le cadre est celui de la Commune, où de nombreux personnages apparaissent également, et dans lesquels vous retrouverez également la figure de Jules Vallès.