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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 19:10





Foutez-moi ce vieux dictionnaire de la symbolique des rêves à la poubelle ! Contre l’interprétation morcelée de vos songes, préférez la méthode interprétative globale de Sigmund Freud. Parce que l’élément d’un ensemble relié d’objets, de personnes et d’actes ne signifie rien lorsqu’on l’isole tel un animal de laboratoire terrorisé par l’imagination diabolique de ses vivisecteurs, Freud préfère croire à une interprétation des rêves qui ne pourrait jamais se formaliser et qui nécessiterait donc, à chaque fois, le recours à un maître de la compréhension onirique –je veux bien entendu parler d’un psychanalyste.


Au moment où Freud publie cette Interprétation des rêves, en 1900, il n’est pas le premier à s’être intéressé à ce phénomène qui transforme l’homme, de mendiant qu’il est, en Dieu tout puissant (Hölderlin). Déplacement dans le temps et dans l’espace, nombreux sont les peuples qui ont bâti leur société autour des messages qui leur parvenaient en songes, et nombreux sont les penseurs isolés à avoir essayé de donner un sens aux scènes improbables qui se déroulent lors de notre sommeil. Les questions qui se posent excèdent l’ordre physiologique et l’époque est encore trop précoce pour qu’on s’intéresse à ses explications biologiques. Freud, en s’inspirant des travaux de ses prédécesseurs et en puisant dans les sources littéraires qu’il affectionne tant, se demande quel est l’intérêt des rêves pour l’individu : pourquoi son sommeil s’enrichit-il d’histoires inventées de toutes pièces ? On en revient aux origines des remises en question religieuses : pourquoi quelque chose plutôt que rien ? En ce qui concerne la religion, Freud tranchera plus tard par son scepticisme, mais en ce qui concerne les rêves, il distingue une intentionnalité dont il cherche à distinguer les aboutissants et les processus.


Passée cette première partie des interrogations extra-psychanalytiques, Freud apporte sa pierre à l’édifice de l’interprétation des rêves et postule sur ce point de départ : le rêve traduit l’accomplissement d’un désir. La technique a été critiquée : depuis quand élabore-t-on une thèse « scientifique » en partant d’un postulat que les expériences ultérieures devront démontrer ? Freud procède au-delà de toute orthodoxie scientifique. Les puristes grinceront des dents, les autres pourront reconnaître qu’un peu de souplesse dans le cheminement d’une réflexion peut parfois faire naître des théories intéressantes qui, pour fausses qu’elles puissent être, méritent au moins de faire preuve d’originalité et de conduire la réflexion sur d’autres pistes peut-être décisives.



Le cauchemar, Johann Heinrich




Partant de ce postulat, Freud énumère toutes les objections possibles. La plus instinctive est la suivante : pourquoi avons-nous si peu souvent l’impression que nos rêves nous permettent d’accomplir un désir ? Réponse : le langage onirique est codé. Par crainte de la censure qu’impose notre conscient à notre inconscient, le premier devient porteur d’une parole allégorique. Comme dans les contes ou les textes messianiques, le rêve s’exprime par métaphores, évitant d’imposer au conscient l’exposé trop brutal de désirs parfois incompatibles avec ses valeurs. On comprend dès lors que les rêves ont une fonction cathartique qui permet à l’individu d’atténuer les frustrations que lui imposent la culture et l’éducation. Et ici surgit l’importance du psychanalyste qui se fait l’exégète des songes.


Sigmund Freud revient sur plusieurs dizaines de cas concrets qui se sont imposés à lui-même ou à ses patients pour démontrer la pertinence de son hypothèse. Les rêves absurdes retrouvent leur signification et les cauchemars deviennent des « rêves avec un contenu sexuel dont la libido s’est transformée en angoisse ». Et lorsque Freud admet qu’on puisse trouver que certaines de ses explications relèvent surtout de la spéculation, il affirme sans aucune honte : « on ne peut toujours le démontrer, mais on ne peut non plus prouver le contraire. » Voilà qui balaie les derniers doutes ! Ainsi, il faut bien l’admettre, certaines théories avancées semblent aujourd’hui un peu obsolètes, tel cet acharnement de Freud à traquer la libido dans la moindre apparition de tunnel, de cravate ou de cave :


« Dans les rêves des hommes, la cravate symbolise souvent le pénis, non seulement parce qu’elle est longue et pend et qu’elle est particulière à l’homme, mais parce qu’on peut la choisir à son gré, choix que la nature interdit malheureusement à l’homme. »


Mais comme à son habitude, Freud se montre le plus passionnant lorsqu’il semble s’écarter de son sujet et qu’il utilise celui-ci comme un moyen d’interroger le langage, la culture ou la philosophie. Le rêve n’en est pas encore un tant que nous ne nous sommes pas réveillés et que nous ne pouvons pas le comparer à la réalité –quid alors de la réalité qui n’est peut-être, à son tour, qu’une autre forme de rêve dont nous n’aurions pas encore été extirpé par le réveil d’une réalité supérieure ? Que nous enseignent les rêves sur l’inconscient, cette partie de la psyché que Freud n’a pas encore réussi à explorer de fond en comble –et qui ne sera peut-être, d’ailleurs, jamais totalement explorable ? Les rêves peuvent-ils prédire l’avenir ? Parmi toutes ces questions qui nous invitent à réfléchir et à remettre en questions des idées que nous croyions peut-être définitivement acquises à leur cause, nous serons surtout étonnés de lire les rêves les plus humiliants ou compromettants d’un Sigmund Freud qui a essayé de libérer sa pudeur de toutes leurs brides. La parole de Freud n’est plus seulement spéculative, elle devient performative et incite ses lecteurs à mettre de côté « notre morale périmée » afin de mettre à jour « la complexité d’un caractère humain ». Qui sait si alors, reconnaissant les désirs les plus humiliants qui peuplent nos nuits à défaut de se réaliser le jour, nous n’accéderons pas à une plus grande sérénité et à une souplesse d’esprit qui fait encore cruellement défaut au moment où Freud écrit son Interprétation des rêves –et certainement encore maintenant ?


Qu'est-ce que la vie ? qu'est-ce que le rêve ? de belles spéculations (pas loin de me rappeler Ubik de Philip K. Dick...


Citation:
« Il nous faut voir maintenant comment on a essayé d’expliquer la crédulité de l’esprit vis-à-vis des hallucinations du rêve, qui ne peuvent apparaître qu’après l’organisation d’une certaine activité propre. Strümpell indique que l’esprit se comporte à cette occasion d’une manière correcte et conforme à son mécanisme. Les éléments du rêve ne sont pas de simples représentations, mais des expériences mentales véritables et réelles semblables à celles qui sont faites durant la veille par l’entremise des sens. Pendant la veille, l’esprit se représente et pense en images verbales et en langage ; pendant le rêve, par de véritables images sensorielles. […] l’esprit croit au monde subjectif du rêve parce qu’il s’est détourné du monde extérieur.

Delboeuf, après des développements psychologiques en partie différents, aboutit aux mêmes conclusions. Nous croyons aux images du rêve autant qu’au réel parce que nous ne pouvons comparer à d’autres impressions, parce que nous sommes détachés du monde extérieur. Mais ce n’est pas parce que nous ne pouvons pas soumettre nos impressions à l’épreuve que nous croyons à la réalité de nos hallucinations. Le rêve peut feindre ces épreuves, nous faire toucher par exemple la rose que nous voyons, et cependant nous rêvons.

Il n’y a, selon Delboeuf, d’autre critérium valable entre le rêve et la réalité de la veille que le fait du réveil –et ce n’est qu’un critérium pratique. Lorsque, me réveillant, je me vois dévêtu dans mon lit, je considère comme des illusions tout ce que j’ai vécu entre le moment où je me suis endormi et le moment du réveil. Pendant le sommeil, j’ai considéré comme vraies les images du rêve, parce que l’on ne peut endormir aussi l’habitude de pensée qui me fait croire à un monde extérieur auquel s’oppose mon propre moi. »




Pourquoi la censure dans le rêve ?


Citation:
« L’écrivain redoute la censure, c’est pourquoi il modère et il déforme l’expression de sa pensée. Selon la force et la susceptibilité de cette censure, il devra ou bien éviter certaines formes d’attaques seulement, ou bien se contenter d’allusions et ne pas dire clairement de quoi il s’agit, ou bien dissimuler sous un déguisement innocent des révélations subversives […]. Plus la censure sera sévère, plus le déguisement sera complet, plus les moyens de faire saisir au lecteur le sens véritable seront ingénieux.

L’analogie qu’on retrouve jusque dans le détail entre la censure et la déformation du rêve autorise l’hypothèse de conditions analogues. Nous sommes ainsi conduits à admettre que deux grandes forces concourent à la formation du rêve : les tendances, le système. L’une construit le désir qui est exprimé par le rêve, l’autre la censure et par suite de cela déforme l’expression de ce désir. »




Et des questionnements qui quittent souvent le champ de la psychanalyse pure :


Citation:
« Quelle forme peuvent prendre dans le rêve les « quand », « parce que », « de même que » « bien que », « ceci ou cela », et toutes les autres conjonctions sans lesquelles nous ne saurions comprendre une phrase ni un discours ?

Il faut bien dire tout d’abord que le rêve n’a aucun moyen de représenter ces relations logiques entre les pensées qui le composent. […]

Ce défaut d’expression est lié à la nature du matériel psychique dont le rêve dispose. Les arts plastiques, peinture et sculpture, comparés à la poésie, qui peut, elle, se servir de la parole, se trouvent dans une situation analogue […]. Autrefois, alors que la peinture n’avait pas encore trouvé ses lois d’expression propre, elle s’efforçait de remédier à ce handicap : le peintre plaçait devant la bouche des individus qu’il représentait des banderoles sur lesquelles il écrivait les paroles qu’il désespérait de faire comprendre. »


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Published by Colimasson - dans Livre
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