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29 juin 2012 5 29 /06 /juin /2012 11:35





En ce moment, les magazines « undeground » se portent bien (paradoxe, quand tu nous tiens !). Enième rejeton de la portée, le magazine de L’Intranquille continue sa percée en publiant ici le deuxième numéro du titre. Cette revue cherche clairement à se définir par des critères de qualité qui concernent à la fois la forme et le fond de l’ouvrage. Du côté de la forme, on sort le grand jeu du papier épais, on s’essaie à un format inhabituel ou à une typographie qui ne court pas les pages ; du côté du fond, le lecteur s’attend à découvrir des articles de derrière les fagots, loin des thèmes traités en long, en large et en travers dans la presse classique. De l’underground, des valeurs, une envie de se différencier ? C’’est tout bon, mais à trop en faire, on risque de glisser vers l’obscurantisme, la prétention et le mépris. Tiens, tiens… Ne serais-je pas en train de décrire le cheminement à travers pages de L’Intranquille ?

Le credo de la rédaction semble très clairement inspiré des mouvements de protestation qui se sont déchaînés après la publication du petit Indignez-vous de Hessel. Mais lisez plutôt :

Citation:
« Adapté à notre deuxième décennie du siècle, faire de cette notion d’intranquillité, un lieu de mouvements, de réflexions et nous restons présents au monde : après « dégage » à propos du début des révolutions méditerranéennes en mars 2011, voici « dégradations du triple A » confié à des graphistes aux poètes « visuels » ou « spatialistes ». »



Après tout, pourquoi pas ? Si la plupart a compris que la lutte armée menée à travers les média de communication a peu d’impact sur l’évolution réelle des mentalités et des modes de gouvernement (en tout cas en France), il n’est absolument pas néfaste que certains se livrent encore farouchement au combat. On se demande avec curiosité quels seront les moyens employés par ce magazine littéraire pour mener à bien sa lutte.

Les premières pages s’ouvrent sur des extraits d’ouvrages poétiques écrits par de parfaits inconnus. « Hourrah ! » se dit-on, il existe encore des moyens de faire entendre la voix des méconnus du paysage littéraire ! Hélas, on comprend rapidement ce qui avait retenu ces écrivains dans l’ombre de leur anonymat… Leur poésie n’est pas tranquille, c’est certain. Les mots se baladant dans tous les coins de la page, passant du français à l’anglais sans se poser de question, et se permettent des libertés de typographie ou de ponctuation qu’on finit par ne plus compter. Le tourbillon des audaces visuelles se déchaîne sous nos yeux, non pas pour nous provoquer et nous perturber dans nos habitudes de lecture qui, soit dit en passant, ont déjà été remises en cause tous les jours depuis le début du 20e siècle (et même avant), mais pour cacher le grand vide qui caractérise le sens des « poèmes ». On ne dit rien, on fait du remplissage qui fait clignoter l’œil de surprise mais qui amollit le cerveau et le plonge dans un état de torpeur redoutable :

Citation:
« bientôt paradeuses modèles & depuis
I can get no satisfaction je n’essaie plus
& depuis
les écailles ne tombent-elles des yeux qu’a-
vec la vie ? »
(Christophe Stolowicki)



Si cela ne vous suffit pas :

Citation:
« j’aimais les coquelicots
mais j’en vois très peu aujourd’hui
j’aimais les pêches
j’aimais les abricots
j’aimais beaucoup les pêches-abricots. »
(Emmanuelle Imhauser)



Mais ne soyons pas ingrats, et sachons reconnaître les bribes de révolte qui parsèment, par-ci, par-là, ces pages intranquilles de tranquillité :

Citation:
« Z’allez voir c’que z’allez voir : Créer c’est moins naïf que ça : Créer c’est d’abord détruire […] »
(Rorik Dupuis)



Tout au plus aura-t-on réussi à déclencher en vous la passion folle du rire. C’est cela l’intranquillité : croire que l’on s’endort, commencer à baver sur les pages en papyrus classieuses de ce magazine, et finir écroulé de rire par de vaines prétentions à la bravade de mœurs. Les références au dadaïsme sont nombreuses, parfois même clairement indiquées. Le problème, c’est que le dadaïsme ne se contente pas d’être une source d’inspiration : il devient clairement la base d’un plagiat effronté, et représente le triomphe d’un mouvement vieux de trois quarts de siècle sur des esprits à peine extraits de leur couveuse. L’Intranquille revendique fièrement la mise en avant de ses écrivains inconnus (ou presque) du grand public, mais son effet retors est de faire croire au lecteur que finalement, les écrivains inconnus mériteraient bien de rester reclus pour un bon moment encore…

Poursuivons notre découverte… La suite propose au lecteur une compilation de dessins sur le thème de la perte du triple A. On ne pouvait pas trouver meilleur cheval de bataille… Les « poètes graphiques » se succèdent, les variations en noir et blanc (sobriété oblige) ne permettant malheureusement pas de prendre conscience de l’esthétique supposée de leur travail. Ne parlons pas de leur message : on a compris avant de ciller où chaque contributeur veut en venir. Ce n’est pas la surprise, le questionnement ou la réflexion qui viendront bouleverser le lecteur, tout juste une confirmation de ce qu’il pensait déjà : L’Intranquille se veut contestataire et totalement dénué de recul critique sur sa propre pensée.



Suit un dossier concernant Friederike Mayröcker, peu connue dans nos contrées. La progression dans la découverte est intéressante : des éléments de biographie, une interview, puis des extraits de son œuvre se proposent de nous faire partager les éléments de son univers. On espère s’accrocher là à du solide mais la réception est violente, encore une fois. Les seuls textes proposés sont fidèles à ceux que L’Intranquille nous a déjà donné l’occasion de lire tout au fil des pages précédentes :

Citation:
« […] –ah cette pression de saisir ta
Main pour ne pas céder au besoin de
Devoir me jeter dans l’abîme (au sans-flor)
Quand le gauche l’œil malade se mit à larmoyer : les cils
1 pure fontaine pulsante 1 pluvieuse ondée les larmes lachrymae »
- Sur le Cobenzl –



Pas la peine de mentionner le contenu du reste du magazine… Des critiques d’ouvrages obscurs qui ne donnent pas envie d’être lus, des extraits de journaux intimes à en faire désespérer de l’humanité, et l’extrait d’un témoignage sur Maupassant, peut-être ce qu’il y a de plus intéressant –car le moins prétentieux- dans tout ce magazine.

L’Intranquille ne laisse pas tranquille, en effet. On croirait presque qu’il s’agit là d’une parodie et que l’objectif de la rédaction est de se foutre de son lecteur –de celui qui aurait peut-être eu envie de lire quelque chose de différent, et de découvrir des pans méconnus et de qualité de la littérature. En cherchant à se distinguer de l’offre de masse mais en ne proposant rien qui ne parvienne à l’égaler (c’est un comble), L’Intranquille nous donne envie de retourner rapidement à nos grands kiosques. Hé, c’était peut-être leur but ?!

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Cédric 30/06/2012 15:18

Cette revue a toutes les qualités pour plaire, de nos jours, il me semble. J'espère que ses auteurs te liront, même si je regrette déjà de ne pouvoir observer leur réaction. Ces intranquilles
indignés me paraissent en tout point correspondre à ce que Muray appelait les "mutins de panurge" ou les "séditieux de synthèse". Triste époque.

Colimasson 01/07/2012 15:26



Tiens, c'est vrai, ça leur correspond bien ! En quelques mots, voilà résumé tout mon long commentaire...


J'aimerais moi aussi connaître le point de vue de la rédaction, ne serait-ce que pour obtenir une explication sur ce titre énigmatique de "L'intranquille"...