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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 15:20



(couverture de l'édition d'Arabella !)

Est-il possible d’avoir un pouvoir extraordinaire -la télépathie- et d’avoir totalement échoué en tous les domaines de l’existence ? Même si son cas n’est pas désespéré, David Selig sait qu’il ne mène pas le train de vie qu’un homme de son âge et de sa condition devrait avoir. Ce qui le dérange le plus dans cette situation, c’est le regard des autres, surtout lorsqu’il devine les pensées que ceux-ci croient lui dissimuler. Il est vrai qu’en dehors de cela, David Selig se satisfait plutôt bien de son mode de vie sans prétention. Célibataire, il a connu un nombre d’aventures suffisant pour savoir que la vie de couple n’est décidément pas ce qu’il recherche. Sans autre charge que celle de veiller à lui-même et à sa survie, il loge dans un appartement modeste mais suffisamment grand pour lui. Bien sûr, comme tout le monde, il nourrit un certain nombre de regrets et déplore peut-être de n’avoir pas eu une carrière à la hauteur des études qu’il s’est donné la peine d’effectuer, mais il s’en tire bien en jouant le nègre des étudiants en manque d’inspiration et en rédigeant à leur place leurs dissertations littéraires. La solitude est peut-être l’aspect de sa vie que David Selig regrette le plus, mais il l’accepte comme une fatalité inhérente à sa condition de télépathe. La différence isole, surtout lorsque cette différence donne le pouvoir de discerner clairement les pires immondices qui traversent l’esprit de chacun.



Dès son plus jeune âge, David Selig apparaît à son entourage comme un garçon intelligent et doté d’une acuité troublante. Le petit se garde bien d’expliquer la raison d’une telle perspicacité et il cultive son pouvoir en essayant toutefois de l’utiliser à bon escient. Il sait que certains aspects de la vie psychique relèvent de l’intimité de chacun, et il se garde d’y poser son 3e œil. Mais parfois, la tentation est trop forte, et David Selig ne peut s’empêcher de céder au voyeurisme, cédant au désir d’accéder aux pensées de deux adolescents qui font l’amour ou de sa petite amie en plein trip psychédélique. La désillusion, dans ces cas extrêmes comme dans les cas les plus ordinaires, est toujours immense. Alors qu’il pensait peut-être accéder à des expériences spirituelles supérieures, David Selig prend pleinement conscience de l’absurdité de la condition humaine rongée par le vice, l’égoïsme et le peur. Hanté par cette vision des choses, David Selig traverse l’existence comme un pèlerin solitaire, avec tout le cynisme né de ses incursions télépathiques.



Lorsque le pouvoir commence à s’estomper, alors que les pensées d’autrui se font de plus en plus opaques, David commence à paniquer. Ce qu’il avait toujours considéré comme une malédiction prend subitement une toute autre forme. Que va devenir Selig s’il perd la seule caractéristique de son être qui le différenciait des autres ? Comment pourra-t-il se définir si le pouvoir qui donnait un intérêt à son existence disparait ? Cette perte progressive sera pour Selig l’occasion de remettre en question plusieurs aspects de sa vie, notamment en ce qui concerne les rapports qui le lient à autrui. En effet, s’il ne peut plus sonder les arcanes des pensées de chaque nouvelle personne qu’il rencontre, il devra se confronter à leur individualité brute pour la découvrir au fil du temps. Un peu difficile pour quelqu’un qui n’a jamais été obligé de faire le moindre effort pour connaître autrui, mais l’ignorance s’avèrera finalement bénéfique pour l’homme blasé et désabusé qu’était devenu David Selig. Au fil des pages, la sérénité revient, même si la lutte dans l’espoir de recouvrer ses anciennes dispositions télépathiques est acharnée. Malgré bien des peines, entrecoupées de brefs espoirs, David Selig semble peu à peu devenir raisonnable. Il lui faut accepter de céder à la providence le don qu’elle lui avait confié sans raison. David craint de voir s’effacer sa personnalité mais il comprend que rien ne pourra faire disparaître l’expérience inédite qu’il aura acquise à traîner avec lui ce pouvoir extraordinaire. A présent, il lui faut simplement apprendre à vivre d’une autre manière.




Ce livre procure un plaisir de lecture indéniable. L’écriture est fluide et ne se limite jamais. Elle mélange allègrement considérations scientifiques, philosophiques et littéraires, s’infiltre dans la psychologie du personnage, alterne entre passé et présent avec une facilité étonnante. Le récit est érudit et fourmille de références. Oreille Interne redonne toutes ses lettres de noblesse à la SF. D’ailleurs, s’agit-il vraiment de SF ? Dans le fond, la télépathie ne sert ici que de prétexte pour mettre en scène toute la dualité de l’homme possédé : dominé par une force qui le dépasse et qu’il déteste, en même temps qu’il y tient comme à la prunelle de ses yeux, terrorisé à l’idée de la perdre alors qu’elle le dévore. Dans ce récit, on peut aimer la peinture acerbe des relations humaines dressée par Robert Silverberg, mais ce qui est préférable par-dessus tout, c’est cette histoire d’un homme qui chemine durement pour parvenir à ce débarrasser de son obsession et à se définir au-delà de cette dépendance.

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Published by Colimasson - dans Livre
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