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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 13:05





Il suffit parfois de sortir le nez de chez soi pour se retrouver empêtré dans des aventures qui dépassent le commun des mortels…C’est ce qui s’est produit pour le narrateur de la Carte au trésor. Interpellé par une de ses anciennes connaissances, un prénommé Make, le cours de sa journée est interrompu par la demande pressante de ce dernier de lui offrir un déjeuner et de le partager en sa compagnie. La raison invoquée pour justifier cette demande déplacée est simple : Make est sans le sous tandis que notre narrateur a réussi à se forger une position confortable au sein de la société. De plus, tous deux se connaissent de longue date ; issus d’une même souche paysanne, Make détient des informations qui pourraient compromettre l’honneur d’un ancien « paysan moyen-pauvre ». Ce qui pourrait ici apparaître comme menaces proférées par un individu malveillant prennent dans le livre la forme de réparties cinglantes et joyeuses, proférées par un individu qui aime jouer avec les mots et les légendes, et qui ne se laisse pas duper par les masques de la civilisation et de la dignité bourgeoises. D’ailleurs, notre narrateur veut se donner les apparences d’un homme occupé et pressé : pourtant, il suffit de quelques imprécations pour qu’il accepte finalement d’offrir un repas à son ancien ami. Le temps passant au cours du déjeuner, son intérêt pour les évènements se formant autour de lui ira croissant tandis que son attachement aux exigences immédiates de la vie quotidienne suivra le mouvement inverse, comme pour signifier la vacuité essentielle d’une vie de citadin affairé.


Pas difficile de comprendre ce déplacement des priorités du narrateur… Agacé comme lui au début par les sollicitations pressantes de Make, on s’avance également à reculons jusqu’au restaurant de raviolis dans lequel ils choisissent finalement de déjeuner. On s’installe là, dans une ambiance peu accueillante, un peu à contrecœur… Il semble que rien d’intéressant ne va se passer, on a presque hâte d’en finir et de sortir de ce boui-boui malfamé… Et puis, finalement, on se laisse prendre au jeu…


Make est un gouailleur incessant mais derrière les piques qu’il lance à tout va, se dessine peu à peu un esprit détaché de toute convention, libre malgré l’apparente dépendance matérielle qu’il est obligée de lier avec notre narrateur. Une certaine richesse finit même par apparaître –richesse essentiellement culturelle et historique-, qui relie Make à un passé fait de légendes et de personnages multiples, dont l’existence sera corroborée ou élargie par les propriétaires du restaurant de raviolis, deux vieux dont la somme des âges avoisine le chiffre de 300. S’il fallait résumer l’état d’esprit qui caractérise Make, on pourrait utiliser le terme de « hutu » tel qu’il l’emploie en référence à Zheng Banqiuao : « N’est pas hutu qui veut. Il est difficile d’être intelligent, plus difficile d’être hutu, plus difficile encore de passer d’intelligent à hutu. Lâcher prise, se retirer, immédiatement apporte paix et plénitude, et cela bien mieux que les louanges et les distinctions. »


Alors que dans la situation initiale, le narrateur détenait la place de l’offrant, on comprend peu à peu que les rôles s’inversent et que Make échange, contre le prix d’un plat de raviolis, un voyage vers les racines essentielles que le narrateur a abandonnées pour se fondre dans la masse bourgeoise de la vie citadine. La conversation des deux personnages s’entrecoupe d’anecdotes distillées par Make à la manière de contes ou de légendes fantastiques, jamais dénuées de sens, aux morales toujours surprenantes et pas forcément décentes.


« Vois-tu, depuis toutes ces années il y a seulement un type de la province du Shandong qui ait réussi à obtenir cette moustache de tigre […]. Ce type du Shadong comme il s’en retournait chez lui l’avait pour la transporter enfermée dans une bouteille de verre. Arrivé devant la porte il al fit glisser hors de la bouteille, se la colla entre les lèvres et rentra dans la cour où il vit un vieux clébard en train de laper une casserole, c’est à cela qu’il sut que sa mère était la transmutation d’une chienne. Ensuite il vit s’avancer un cheval avec une pioche sur le dos, dans lequel il reconnut son père. Il avait suffi d’un instant et il avait percé à jour les vanités de ce monde, il cracha la moustache et déclara, mère, tu n’es qu’une chienne, père, tu n’es qu’un cheval ; les parents prirent la mouche. Le couple courut à la ville dénoncer le manque de piété filiale dont faisait preuve le fils. Quand les gendarmes de la préfecture vinrent le chercher pour l’emmener et le soumettre à un interrogatoire, ils le trouvèrent mort, pendu à une poutre. Avant de mourir, il avait laissé ce poème : « Mère est un vieux chien, vieux père un cheval, chacals loups mâtins tiennent le tribunal. En suçant ce rien, la moustache follette, j’ai compris enfin comme le monde est bête. » »


En utilisant le comique et la dérision, d’apparence bien inoffensives, en se faisant passer pour le « hutu » de service, Make et ses contes infligent au narrateur une leçon d’humilité qui le conduira jusqu’à la perspective de cette fameuse Carte au trésor qui donne son nom au livre. On termine cette lecture de peu de pages (à peine plus d’une centaine) avec étonnement et plaisir -avec l’impression, également, d’avoir reçu une belle leçon de la part de Mo Yan. Comme le narrateur de son histoire, on a pu s’engager dans la lecture de la Carte au trésor avec un peu de réticence, les pensées encore toutes engourdies de nos préoccupations quotidiennes…mais de contes en merveilles, on se laisse toucher par la grâce d’une certaine sagesse désaliéante. Il ne nous reste plus qu’une envie : devenir au moins aussi hutu que Make.


Pas dupe le Make :

Citation:
« Vous les gens de la ville tous autant que vous êtes, vous êtes des petits habiles, c’est-à-dire que vous êtes adroits mais sans intelligence, vous êtes intelligents mais sans clairvoyance, vous êtes clairvoyants mais sans sagesse, vous êtes sages mais votre pensée n’a pas d’altitude, votre pensée saurait prendre de l’altitude que vous ne sauriez toujours pas faire les imbéciles, alors que nous, nous qui comprenons les choses, savons faire les imbéciles. »




Pour le bon goût !

Citation:
« Les raviolis à la viande de renard eux sentent légèrement la pisse, mais il y a des gens qui aiment ça, le goût de déjection, comme par exemple dans notre bonne ville cette secrétaire du parti qui aimait tant le gros intestin de porc, au début pour lui plaire ces lèche-culs ont lavé la chose trois fois à l’ammoniac puis trois fois à l’eau salée avant de la rincer trois fois dans de l’eau de source de sorte que l’odeur de cul avait complètement disparu et que la secrétaire du parti brisa le plat de rage en les traitant de tous les noms : bande d’abrutis, fils de chienne, où est passée mon odeur de cul ? »


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Published by Colimasson - dans Livre
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