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25 septembre 2012 2 25 /09 /septembre /2012 21:52






Houellebecq se met en scène… mais il ne sera pas le personnage le plus intéressant de la Carte et le territoire. A la limite, on peut même douter de sa vraisemblance autobiographique. Si Houellebecq, le vrai, devait s’identifier à un seul personnage de son livre, se serait peut-être Jed.

Jed est un artiste, passé dans une école des beaux-arts, mais qui semble toutefois désabusé par la valeur du travail photographique qu’il effectue. Traînant à ses chevilles une maladresse sociale qui l’empêche de se mêler aux ressortissants de l’espèce humaine, ses contacts avec autrui se limitent au strict minimum de la sphère familiale –un père aigri- et quelques femmes moins dépendantes de lui qu’il ne l’est d’elles.

La révélation de son nom au grand public se fera suite à une révélation d’un autre ordre –pour ainsi dire métaphysique- : celle de l’harmonie que dissimulent les cartes Michelin. Personne n’y avait jamais pensé avant Jed, et sa reconnaissance artistique est largement imputable à cette marque d’originalité.

Houellebecq lâche les brides de la vraisemblance et constitue son livre est à l’image de cette idée saugrenue et surgie de nulle part –critique à peine cachée du milieu artistique. Alors que les personnages décrivent un monde terne dans lequel les émotions positives comme les émotions négatives sont aplanies et ramenées au même niveau, soudain, un rien les emballe et les extirpe de leur routine monotone. Le moindre prétexte est suffisant à déclencher une ébullition émotionnelle d’autant plus surprenante qu’elle prend sa source dans la banalité du quotidien. La parodie n’est jamais bien loin, et derrière cet emballement apparent, le cynisme se fait sentir avec plus de virulence que dans le reste du texte.

D’un côté, la lucidité des propos et la vision cruellement terre-à-terre des personnages, qui ramènent chaque évènement de leur existence à la triste réalité physiques des corps en décomposition, donnent au texte une tonalité dépressive. De l’autre côté, la désinvolture avec laquelle ces mêmes sujets sont évoqués nous fait prendre conscience de l’insignifiance qu’ils revêtent lorsqu’on les considère avec davantage de recul. La Carte et le territoire ne nie pas le désenchantement de nos vies mais nous montre qu’il est parfaitement possible de bien vivre en le ressentant quotidiennement.

Houellebecq n’est pas le seul à avoir cette vision des choses. D’ailleurs, son livre ressemble à certains niveaux aux plus grands titres de Bret Easton Ellis : même références aux personnalités contemporaines, même fixation sur les détails de la vie quotidienne –qu’il s’agisse des menus de restaurant, des marques de gadgets électroniques ou des tenues arborées par les mondains- et même dualité entre l’homme public et l’homme privé, qui se définit à la limite de la schizophrénie. Houellebecq ne va cependant jamais aussi loin que Bret Easton Ellis, bien qu’il compose un roman qui s’en approche.


« Le lendemain du jour où il obtint son diplôme, il se rendit compte qu’il allait maintenant être assez seul. Son travail des six dernières années avait abouti à un peu plus de onze mille photos. Stockées en format TIFF, avec une copie JPEG de plus basse résolution, elles tenaient aisément sur un disque dur de 640 Go, de marque Western Digital, qui pesait un peu plus de 200 grammes. »


Peut-être pas aussi cynique et désespéré que Particules élémentaires, on retrouve toutefois dans ce livre le ton particulièrement désenchanté propre à Houllebecq. Pas de quoi se remettre en question, même si le livre apporte un réconfort indéniable face à la lassitude que le quotidien peut nous faire éprouver.


Attention, on s'attaque vraiment aux grandes figures du quotidien :

Citation:
« […] sa principale distraction quotidienne devint le visionnage de Questions pour un champion, une émission animée par Julien Lepers. Par son acharnement, son effarante capacité de travail, cet animateur initialement peu doué, un peu stupide, au visage et aux appétits de bélier, qui envisageait plutôt, à ses débuts, une carrière de chanteur de variétés, et en gardait sans doute une nostalgie secrète, était peu à peu devenu une figure incontournable du paysage médiatique français. Les gens se reconnaissaient en lui, les élèves de première année de Polytechnique comme les institutrices à la retraite du Pas-de-Calais, les bikers du Limousin comme les restaurateurs du Var, il n’était ni impressionnant ni lointain, il se dégageait de lui une image moyenne, et presque sympathique, de la France des années 2010. »




Avec plaisir, on retrouve le cynisme habituel de Houellebecq concernant les relations humaines :

Citation:
« Dès lors qu’elle se conclut par une transaction financière, toute activité sexuelle est excusée, rendue inoffensive, et en quelque sanctifiée par l’antique malédiction du travail. Suivant les mois Geneviève gagnait entre cinq et dix mille euros, sans y consacrer davantage que quelques heures par semaine. Elle l’en faisait profiter en l’incitant à « ne pas faire d’histoires », et plusieurs fois ils prirent ensemble des vacances d’hiver, à l’île Maurice ou aux Maldives, qu’elle avait intégralement payées. Elle était si naturelle, si enjouée que jamais il n’en ressentit aucune gêne, jamais il ne se sentit, si peu que ce soit, dans la peau d’un maquereau. »




A côté de ça, une ode lyrique aux biens de consommation :

Citation:
« Dans ma vie de consommateur », dit-il, « j’aurai connu trois produits parfaits : les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable –imprimante Canon Libris, la parka Camel Legend. Ces produits je les ai aimés, passionnément, j’aurais passé ma vie en leur présence, rachetant régulièrement, à mesure de l’usure naturelle, des produits identiques. Une relation parfaite et fidèle s’était établie, faisant de moi un consommateur heureux. Je n’étais pas absolument heureux, à tous de points de vue, dans la vie, mais au moins j’avais cela : je pouvais, à intervalles réguliers, racheter une paire de mes chaussures préférées. C’est peu mais c’est beaucoup surtout quand on a une vie intime assez pauvre. Eh bien cette joie, cette joie simple, ne m’a pas été laissée. Mes produits favoris, au bout de quelques années, ont disparu des rayonnages, leur fabrication a purement et simplement été stoppée –et dans le cas de ma pauvre parka Camel Legend, sans doute la plus belle parka jamais fabriquée, elle n’aura vécue qu’une seule saison… »




Malgré des traits appuyés, finalement, Houellebecq n'est jamais bien loin de la réalité... Il fréquente le train-train quotidien dans ses aspects les plus effrayants. Avec une petite note d'espoir quand même, pour cette fois...

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

zazy 10/10/2012 10:27

Surtout lorsque l'on batifole à droite et à gauche, là où la main ou le regard se posent !!!

zazy 09/10/2012 22:40

il attendra quelque peu, j'ai d'autres livres en réserve pour mon plaisir

Colimasson 10/10/2012 07:22



Je comprends... dur de gérer les PAL ;)



zazy 02/10/2012 09:31

Il faudrait pet-être que je m'y remette !!!!

Colimasson 03/10/2012 07:14



Et que tu viennes compléter le fil sur le forum ! Il n'attend plus que toi ;)



zazy 30/09/2012 17:23

Je n'ai jamais pu le lire, ennui total. Quel commentaire !

Colimasson 01/10/2012 07:22



Ennui total pour toi, et histoire passionnante pour moi. Aaah, la diversité des goûts sera toujours fascinante ! :)