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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 09:46





De prime abord, on pourrait penser que La danse de mort est un de ces textes qu’il faudrait offrir en prélude amoureux à tous les couples qui envisagent de se marier. Prenez-garde au cérémonial qui menace votre amour : August Strindberg place ses personnages au cœur du cercle des Enfers. Dans une forteresse isolée, sur une île isolée, Alice et le Capitaine vivent en tête-à-tête, rejetés et méprisants du reste de l’humanité, se haïssant mutuellement, et sans doute ne s’aimant pas eux-mêmes. La pièce commence comme un morceau de théâtre absurde –Eugène Ionesco s’en serait-il inspiré pour écrire sa Cantatrice chauve ?- et nous montre deux personnages qui cherchent à meubler l’ennui en l’embellissant de querelles et de jeux triviaux. L’évènement perturbateur provient de l’extérieur en la personne de Kurt. Cousin d’Alice, ancien ami du Capitaine, il est le responsable des fiançailles du couple. Animé de bonnes intentions, il n’avait jamais imaginé la déchéance qui les guetterait à l’issue de cette union. Progressivement, il va découvrir la réalité de leur vie sur cette île et chercher à comprendre les raisons qui ont conduit le Alice et le Capitaine, de l’amour à la haine.


Si la La danse de mort n’était qu’une évocation de ce triste cheminement, August Strindberg ne mériterait pas la réputation qu’on lui attribue. A l’image de son auteur, les personnages sont complexes : ils se battent contre les autres mais aussi contre eux-mêmes dans une quête de signification. Le 19e siècle est passé, la foi religieuse et la tragédie épique sont passées –le 20e siècle arrive : comment pourra-t-on le meubler ? Ni Alice, ni le Capitaine, ni même Kurt ne semblent encore avoir de croyances profondément enracinées. Dieu a déserté le ciel, et les hommes sont en train de déserter la terre, alors, avec quoi repeuplera-t-on le théâtre terrestre ? Finalement, La danse de mort parle bien moins d’amour que de métaphysique, et si la thématique du couple semble toutefois importante, c’est parce qu’elle est la situation intersubjective privilégiée qui permet de se couler dans l’introspection. L’être humain n’arrivant jamais totalement à se définir seul et par lui-même, August Strindberg le place en face de son reflet –ce qui suscite bien plus souvent de la haine que de l’amour, quoique les deux ne soient peut-être pas si éloignés l’un de l’autre qu’il n’y paraît.


Il serait dommage de croire que La danse de mort est une pièce seulement désespérée. Elle ne l’est pas, et c’est justement ce qui en fait sa grandeur. Elle se moque d’elle-même, elle se moque de ses personnages, elle se moque de son auteur, de ses lecteurs et spectateurs –et, en se moquant, elle aime d’autant plus qu’elle connaît désormais les faiblesses et les terreurs de ses sujets. La tentation de l’absurde est évitée de justesse : après avoir oscillé entre tragédie et comédie, La danse de mort opte pour l’ironie, qui en est une sublime synthèse.

 

Citation :
ALICE. – Veux-tu que je te joue quelque chose ?
LE CAPITAINE s’assied au bureau. – Suprême ressource ! Oui, si tu veux bien laisser de côté tes marches funèbres et tes mélodies élégiaques… toute cette musique tendancieuse. J’interprète toujours ce que tu joues : « Ecoutez comme je suis malheureuse. Miau ! Miau ! Ecoutez combien mon mari est affreux. Brum ! Brum ! Brum ! Ah, s’il pouvait mourir bientôt ! Joyeux roulements de tambour, fanfares, final : la valse de l’Alcazar et galop du champagne. » A propos de champagne, il nous en reste bien deux bouteilles, non ? Allons les chercher, faisons comme si nous avions des invités.



Citation :
LE CAPITAINE. – […] Ne vois-tu pas que tous les jours nous répétons les mêmes choses ? Toutes ces vieilles répliques éculées ! Quand tu m’as dit à l’instant : « Dans cette maison, en tout cas, c’est bien vrai », j’aurais dû répondre : « Ce n’est pas seulement la mienne ». Mais comme j’ai déjà dit cela cinq cent fois, aujourd’hui j’ai bâillé, pour changer le menu. Et mon bâillement pouvait signifier que je ne voulais pas me donner la peine de répondre, ou encore : « Tu as raison, mon ange », ou bien : « En voilà assez ».



"L’autre jour, je lisais dans le journal qu’un homme ayant divorcé sept fois, il avait été par conséquent marié sept fois… s’était finalement sauvé à l’âge de quatre-vingt-dix ans pour se remarier avec sa première femme. Voilà l’amour… La vie est-elle chose sérieuse ou simple dérision ?"



L'avis d'un critique (Oscar Levertin) lors de la représentation de la pièce :


« On se sent presque dégradé, simplement par le fait d’être témoin de ces scènes, cette longue et monotone querelle… Une danse à claquettes, lente, grossière et lancinante qui ne peut nous intéresser le moins du monde. »

Et ce que Nietzsche en a pensé :

« J’ai été surpris par la découverte de cette œuvre qui exprime de façon grandiose ma propre conception de l’amour, dans ses moyens, la guerre, dans son essence, la haine mortelle des sexes. »


peinture d'Edvard Munch

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Published by Colimasson - dans Livre
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