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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 20:27




Serge Mouret, fils de François Mouret et de Marthe Rougon, quitte sa bourgade natale de Plassans pour mener une vie de prêtre dans le petit village voisin des Artaud à l’âge de vingt-cinq ans. C’est un saint envoyé dans une débauche de lupanar. Bien qu’il soit reclus dans une vieille église, étroitement surveillé par une servante plus pieuse et austère que lui, les paysans autour de lui ne cessent de l’intriguer. Ils mènent une vie plus primaire que celle des habitants de Plassans. La nature elle-même exhale une force plus puissante qui commence par troubler l’abbé Mouret avant que celui-ci ne se réfugie cependant bien vite dans la foi, qu’il avait déjà profondément ancrée en lui. En effet, Serge Mouret est un garçon pieux qui ne connaît pas le vice. Connaît-il pour autant la sainteté ? Reste à voir. La réclusion n’est peut-être qu’introversion, la prière n’est peut-être que paresse, et la dilection n’est peut-être rien d’autre que l’amour chaste et abstrait de la figure mariale. On reconnaît ici les ombres d’une philosophie nietzschéenne de la vertu par méconnaissance : « […] Il n’a point vécu, il ne sait rien, il n’a pas la peine à être sage comme un chérubin, ce mignon-là ». Emile Zola ne nous le cache pas : l’abbé Mouret va faillir à ses principes et sa dilection insensée n’est qu’une première étape marquant la dégénérescence de ses conceptions. Entre sa servante et lui-même évolue la jeune Désirée, incarnation de l’âme pure et innocente, loin des conceptions religieuses, entièrement tournée vers les beautés et les mystères d’une nature considérée par-delà le bien et le mal. Si elle ne représente pas la version définitive du surhomme, elle en est toutefois une ébauche puissante. Le débordement vital de son énergie se mêle à une force qui semble sans limites, à une compréhension et à un respect de soi qui ne se cantonne pas au seul égotisme satisfait mais qui suit la logique des sentiments qu’elle éprouve vis-à-vis de la nature. Le docteur Pascal s’enthousiasme lui-même de cette force, comme il s’enthousiasmerait pour l’idéal de santé vers lequel tend tout son exercice :


« Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau, on serait gai, on serait fort. Ah ! c'est le rêve !... Ca a bien tourné pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. Ca a mal tourné pour le garçon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de sang, un peu plus de nerfs, va te promener ! »


C’est le même docteur Pascal qui s’occupe de l’abbé Mouret lorsque celui-ci tombe d’inanition. Il demande alors à le faire transférer au Parandou, une maison abandonnée tenue par l’athée Jeanbernat et sa nièce Albine. Lorsque l’abbé reprend conscience, il souffre d’une amnésie partielle et d’une impotence presque complète. Il s’ouvre surtout à une nouvelle existence. L’abbé Mouret a délaissé ses fonctions et redevient Serge, petit enfant craintif et renfrogné, qui refuse d’abord de voir toute lumière et de sortir à l’extérieur, avant de s’éveiller –voire de se réveiller- à la vie, aidé dans sa progression par la petite Albine, de dix ans sa cadette. Le contraste entre l’abbé Mouret et Serge, le village des Artaud et la vie dans le Parandou, est si frappant qu’on peine parfois à croire que la même histoire les relie. Surtout, on se demande si le clivage effectué, il sera possible à nouveau de faire se rejoindre les deux aspects de Serge Mouret. Emile Zola s’exalte autant que son personnage à virevolter dans la nature foisonnante du Paradou –on connaît ses exercices stylistiques et descriptifs, ils s’amusent ici à rendre l’âme des prairies vierges, de la flore désordonnée et de la faune sauvage qui entourent la demeure abandonnée. La nature se suffit à elle-même et devient souffle divin plus puissant que la croyance mariale –mais de même que la dilection poussée à son extrême est motif de faute, l’exaltation provoquée par la force brute de la nature peut endommager les caractères trop faibles. 


Dans cette histoire de déchéances et de renaissances successives, Emile Zola es intarissable de réflexions. Son histoire n’est pas seulement une allégorie de ces quelques étapes bibliques importantes que sont la Création et la Chute, c’est aussi une synthèse des idées pessimistes qui influencèrent beaucoup la fin du 19e s. Emile Zola reste toujours en retrait et s’essaie successivement à considérer l’influence que peuvent avoir ces idées sur différents caractères. Son verdict semble être le suivant, qui nous en rappelle un autre : le monde est représentation. Zola attribue moins la faute à la nature de Serge Mouret qu’aux fluctuations de ses représentations, symptômes d’une maladie de l’âme latente.


« Des coins les plus reculés des nappes de soleil, des trous d’ombre, une odeur animale montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait un frisson d’enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait ; dans chaque touffe d’herbe, une famille poussait ; des mouches volantes, collées l’une à l’autre, n’attendaient pas de s’être posées pour se féconder. Les parcelles de vie invisibles qui peuplent la matière, les atomes de la matière eux-mêmes, aimaient, s’accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du parc une grande fornication. »


La faute de l’abbé Mouret n’éblouit pas tout de suite par la force de son propos. Au contraire, Emile Zola souhaite d’abord nous faire croire qu’il n’a rien à dire. Il prend ce risque pour mieux installer la logique rigoureuse de son développement théorique qui ne commence à prendre son élan qu’à partir de la seconde moitié du roman. Emile Zola se fait sans doute le vecteur –conscient ou inconscient- des nombreuses philosophies de son époque. Voici donc la manne qui s’ajoute aujourd’hui à l’intérêt dramatique : l’intérêt historique que suscite cette synthèse inspirée et originale des engouements d’une époque.




Vraiment pieuse cette dilection ?


Citation :
« La passion n’a qu’un mot. En disant à la file les cent cinquante Ave, Serge ne les avait pas répétés une seule fois. Ce murmure monotone, cette parole, sans cesse la même, qui revenait, pareille au « Je t’aime » des amants, prenait chaque fois une signification plus profonde ; il s’y attardait, causait sans fin à l’aide de l’unique phrase latine, connaissait Marie tout entière, jusqu’à ce que, le dernier grain du Rosaire s’échappant de ses mains, il se sentit défaillir à la pensée de la séparation. »



Le plaisir de l'ascèse :

Citation :
« Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la dalle, devenaient tellement douloureux qu’il éprouvait peu à peu un évanouissement de tout son être, une extase dans laquelle il se voyait grand conquérant, maître d’un empire immense, jetant sa couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inouï, des cassettes d’or, des ruissellements de bijoux, des étoffes cousues de pierreries, pour aller s’ensevelir au fond d’une Thébaïde, vêtu d’une bure qui lui écorchait l’échine. Mais la messe le tirait de ces imaginations, dont il sortait comme d’une belle histoire réelle qui lui serait arrivée en des temps anciens. »



... qui n'est pas sans rappeler cette réflexion de Sainte Thérèse :


Citation :
« Un jour que je me plaignais d’être obligée de manger de la viande et de ne pas faire pénitence, j’ai entendu qu’on disait qu’il y avait parfois plus d’amour du moi que de désir de pénitence dans un semblable chagrin. »



Une vision schopenhauerienne de la nature :


Citation :
« Des coins les plus reculés des nappes de soleil, des trous d’ombre, une odeur animale montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait un frisson d’enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait ; dans chaque touffe d’herbe, une famille poussait ; des mouches volantes, collées l’une à l’autre, n’attendaient pas de s’être posées pour se féconder. Les parcelles de vie invisibles qui peuplent la matière, les atomes de la matière eux-mêmes, aimaient, s’accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du parc une grande fornication. »



*peinture de Jean Léon Gérôme

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Published by Colimasson - dans Livre
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