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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 12:51
 






Joyce Carol Oates ne nous encourage pas à nous enthousiasmer pour les premières pages difficilement pénétrables de sa Fille du fossoyeur. Goût pour la difficulté ? Envie de forcer un lecteur qu’elle suppose peut-être un peu trop passif dans ses lectures –qui lirait comme on se laisse porter par ses rêveries ? Sans indication sur le personnage, sur l’époque, sur le lieu, nous chutons abruptement dans la conscience d’une jeune femme ; celle-ci, rentrant chez elle depuis son lieu de travail, a soudain l’impression d’être suivie… En même temps que ses pensées se mettent à tournoyer –doutes, questions, spéculations, monologues, conversations imaginaires…-, Joyce Carol Oates commence seulement à nous livrer quelques informations sur la situation de la jeune femme. Et alors qu’on croit s’approprier un peu de son vécu, nouvelle déconvenue : Joyce Carol Oates laisse tomber toutes ces dizaines de pages de traque pour nous lancer sur une histoire qui, a priori, n’a pas grand-chose à voir… Mais on retrouve à nouveau des liens… Et c’est à ce moment-là que Joyce Carol Oates choisit de rompre une dernière fois avec la logique chronologique pour nous ramener là où elle aurait dû commencer dès le début : en nous racontant l’histoire de la Fille du fossoyeur.


Celle-ci est née sur le bateau qui a permis à sa famille de fuir une Allemagne antisémite pour rejoindre les Etats-Unis. En effet, pour ne pas risquer la déportation à cause de son appartenance religieuse, les Morgensten, couple de professeurs cultivés animés de convictions politiques et idéologiques fortes, ont décidé de tout quitter et de n’emmener que leurs enfants pour mener une existence exempte de toute menace dans un petit coin perdu des Etats-Unis. Ils changent de nom pour adopter celui judaïquement moins marqué de « Schwartz » et acceptent les pires conditions sociales, les moqueries sournoises des voisins, et l’exercice décrié et dégradant de fossoyeur pour le père Jacob. Tout semble meilleur que la traque juive qui a commencé en Allemagne…
Inutile d’en raconter davantage : Joyce Carol Oates s’en charge avec talent. Se glissant dans la peau de Rebecca Schwartz, la petite dernière, celle qui sera « rescapée » parce qu’elle est née sur le territoire américain, elle montre avec quelle force les secrets familiaux génèrent des angoisses ; comment la déchéance sociale et culturelle peuvent déchaîner les frustrations et transformer un homme rempli d’idéaux en un monstre barbare, cruel envers lui-même et envers sa famille ; enfin, comment la culpabilité liée à l’idée d’avoir échappé à un sort qui aurait pourtant dû être inéluctable et le sentiment d’exclusion qui résulte de ce statut de « réfugié politique » peuvent faire apparaître une honte et un dégoût de soi-même qui ira d’autant plus croissant que l’opinion commune fera des crimes nazis une farce bouffonne que les juifs ont peut-être bien méritée…


On imagine aisément qu’il n’est pas facile de grandir dans un tel milieu. Rebecca s’en sort mais elle doit lutter. Surtout, son identité semble construite sur un édifice bancal et elle se fourvoie souvent, croyant connaître ce qu’elle désire et se rendant finalement compte qu’elle n’est que l’image que les autres acceptent de voir. Joyce Carol Oates ne s’arrête pas au récit de son enfance : elle nous permet de suivre l’histoire de Rebecca au cours de son adolescence, lors de sa première vie de jeune mariée, de mère esseulée, de mère affranchie, lors de son second mariage puis, enfin, lors de sa vie de grand-mère veuve. Entre temps, Rebecca aura changé de nom et sera devenue Hazel Jones –manière comme une autre d’essayer de se libérer de son passé, perturbant encore davantage la définition de son identité.


Cette histoire tient en près de 700 pages qui se lisent sans se compter car Joyce Carol Oates manie la prose narrative avec l’habilité d’une magicienne... Impossible de ne pas se sentir happé par l’histoire de Rebecca. Celle-ci est hors du commun et si on ne sait jamais sur quelles routes va nous conduire Joyce Carol Oates, on sait toutefois qu’on ne sera jamais déçu par le voyage… L’écrivain connaît certainement le goût bien humain pour le sordide et la misère, surtout lorsqu’ils envahissent l’existence des autres –les engouements pour les faits divers abjects le montrent bien- et elle nourrit son lecteur de ces rebondissements glauques sur lesquels elle s’attarde et qu’elle inscrit jusqu’au plus profond des rouages psychologiques de ses personnages. Mais cet art du sadisme est mesuré : jamais injustifié, toujours cohérent avec le déroulement de l’histoire, finalement très réaliste, Joyce Carol Oates semble en fait ne jamais exagérer. Si l’histoire qu’elle décrit est unique, on imagine parfaitement qu’elle ait pu exister sous d’autres noms et sous d’autres formes. Ce sont dans les petites vilenies quotidiennes que les êtres humains peuvent se montrer les plus destructeurs... On reconnaîtra enfin que Joyce Carol Oates ne crée par des personnages pour le simple plaisir de dresser la chronologie de leur destruction mais qu’elle cherche au contraire à leur permettre de surmonter les fardeaux de leur passé et de leur généalogie.


Reste encore à noter que le plaisir procuré par la lecture de La fille du fossoyeur découle également de cette imbrication étroite entre la petite histoire et la grande, qui fait naître des interrogations universelles, pertinentes en tout temps et en tout lieu. Finalement, toute l’histoire de Rebecca n’aura-t-elle pas été menée afin de répondre à cette question qu’elle se posait sans cesse, étant enfant ?


« Serait-elle punie parce qu’elle était une fille, ou parce qu’elle était la fille du fossoyeur ?»




Et cela semble être un thème courant dans l'oeuvre de JCO : la soumission de la femme à l'homme, les conséquences de la domination du "sexe fort" sur le "sexe faible". Ici mêlé au fait que Rebecca n'arrive jamais à définir précisément son identité et sa personnalité :

Citation:

Lorsque Gallagher faisait son apparition, elle était obligée de manifester à la fois plaisir et étonnement. Son visage devait s’éclairer. Elle devait aller au-devant de lui sur ses talons hauts, se laisser serrer la main. Elle ne pouvait pas faire autrement. Elle ne pouvait pas le blesser. C’était l’homme qui avait payé son déménagement à Watertown, qui lui avait prêté de l’argent pour beaucoup de choses, y compris la caution de son appartement (« Prêté » sans intérêt. Et sans qu’elle ait à le rembourser avant longtemps.)

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Published by Colimasson - dans Livre
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