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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 13:37
 


Sous l’ère de notre dernier président, la notion du « gène de la criminalité » avait fait frémir d’horreur une grande partie de l’opinion publique. En aurait-il été de même si nous avions rappelé ces mots écrits par Emile Zola lui-même pour justifier la construction de sa fresque des Rougon-Macquart ?


« L’hérédité régit la disposition à toutes les passions. Hérédité du penchant à l’ivrognerie : amenant la folie. Hérédité de la passion sexuelle […]. Hérédité des propensions aux crimes […]. Hérédité des penchants au viol […]. Un roman à faire (roman criminaliste). »


C’est avec la perspective de démontrer ce point de vue que commencent les aventures de cette lignée. Dans les justifications théoriques que fournit également Emile Zola, on relèvera la volonté de mêler la grande Histoire et les petites histoires, afin de révéler la subordination complète de ces dernières à la première. On pense parfois à Guerre et Paix de Tolstoï, que cet aspect de la destinée personnelle et familiale fascinait de la même façon, et que tous deux ont approché avec la curiosité méfiante d’historiens à tendance sociologisante. Mais Guerre et Paix, malgré ses mille pages, ne parvient pas à égaler en quantité l’abondance des considérations d’Emile Zola dans cette série de vingt romans.


Ce premier volume de la Fortune des Rougon est considéré comme le livre d’exposition de la grande œuvre des Rougon-Macquart. Au théâtre, on trouve à peu près la même chose avec la scène d’exposition qui permet d’introduire et de présenter les lieux ainsi que les personnages. Petite nuance toutefois puisque si, dans le théâtre, quelques pagess permettent de régler l’affaire, avec Emile Zola, il en faudra au minimum quelques centaines. Pour considérer une lignée de manière réaliste, il faut du recul. Il est donc nécessaire de prendre en considération un arbre généalogique ramifié : plus celui-ci comportera d’individus, plus la représentation gagnera en pertinence –tout du moins Emile Zola en est-il persuadé. Cette perspective est terrifiante pour tout lecteur qui aurait un esprit synthétique. Ici, il faut s’accrocher fermement et dès leurs premières apparitions aux noms des personnages sous risque de perdre pied très rapidement. Heureusement, Emile Zola fait montre de compassion et introduit progressivement les éléments moteurs de son histoire (mais peut-être devrait-on plutôt écrire « Histoire »).


Nous découvrirons donc, petit à petit, la branche des Rougon avec Eugène, Pascal, Aristide, Adélaïde –entre autres multiples individus. Nous apprendrons à connaître les rapports qui les unissent les uns les autres et les conditions de vie qui ont permis à leur personnalité de se développer puis de s’affirmer. Emile Zola détient l’art de composer des portraits fulgurants qui unissent physionomie et caractère d’une manière simplificatrice mais d’une efficacité éblouissante. Le goût pour l’observation est aiguisé, et se double d’un intérêt avide pour l’infini des variations qui frappent de leur sceau la personnalité de chaque individu. Il s’y mêle également le plaisir littéraire qui fait varier les métaphores sous les tons de l’ironie, du tragique ou du burlesque :


« Un ancien marchand d’amandes, membre du conseil municipal, M. Isidore Granoux, était comme le chef de ce groupe. Sa bouche en bec de lièvre, fendue à cinq ou six centimètres du nez, ses yeux ronds, son air à la fois satisfait et ahuri, le faisaient ressembler à une oie grasse qui digère dans la salutaire crainte du cuisinier. »



Le plaisir purement littéraire recouvre de loin les considérations sociologiques d’Emile Zola. Les analyses des situations politique et historique sont subordonnées aux personnages et ne servent qu’à affirmer leurs tendances naturelles, des meilleures aux plus déplorables. Emile Zola n’est pas un moraliste et ne semble pas vouloir orienter ses personnages dans une quelconque direction vertueuse. Comme il le dit lui-même, « les hommes seront toujours des hommes, des animaux bons ou mauvais selon les circonstances », et ces circonstances étant imprévisibles, la direction qu’empruntent ses personnages le sont tout autant.


Qu’il serait bon, ainsi, de se passionner pour l’existence des membres de cette lignée. Malheureusement, Emile Zola a vu trop grand. Lorsqu’en un seul volume, des dizaines de personnages, sur plusieurs générations, défilent les uns derrière les autres, comment est-il possible de se prendre d’intérêt pour un seul d’entre eux ? A peine a-t-on le temps de les apercevoir qu’un évènement ou qu’un nouvel individu les éclipse sur le derrière de la scène, les reléguant pour plus tard, et leur réservant une réapparition que nous n’attendions plus. Dans la durée, leur personnalité aura eu le temps de s’estomper dans notre mémoire et semblera moins digne d’intérêt.


Si ce premier volume de la série ne nous permettra pas encore de comprendre toutes les subtilités du 19e siècle français qu’Emile Zola cherche à nous décrire, le pouvoir omniscient qu’il nous offre en tant que lecteurs, nous plaçant au-dessus de ses personnages tel Dieu le Père, nous donnera davantage l’occasion de comprendre l’indifférence de ce dernier quant aux frasques de ses sujets. Au-delà d’un certain nombre, même les êtres humains finissent par devenir aussi peu différenciés que des grains de sable –à première vue tout du moins.



Agrandir cette image

Jean-Frédéric Bazille, Réunion de famille



Des descriptions riches et frappantes :


Citation:
Quand ses yeux se fixaient, machinalement, regardant sans voir, on apercevait par ces trous clairs et profonds un grand vide intérieur. Rien ne restait de ses anciennes ardeurs voluptueuses qu’un amollissement des chairs, un tremblement sénile des mains. Elle avait aimé avec une brutalité de louve, et de son pauvre être usé, assez décomposé déjà pour le cercueil, ne s’exhalait plus qu’une senteur fade de feuille sèche. Etrange travail des nerfs, des âpres désirs qui s’étaient rongés eux-mêmes, dans une impérieuse et involontaire chasteté. Ses besoins d'amour, après la mort de Macquart, cet homme nécessaire à sa vie, avaient brûlé en elle, la dévorant comme une fille cloîtrée, et sans qu’elle songeât un instant à les contenter. Une vie de honte l’aurait laissée peut-être moins lasse, moins hébétée, que cet inassouvissement achevant de satisfaire par des ravages lents et secrets, qui modifiaient son organisme.



Citation:
Ce pauvre corps que des névroses détraquaient depuis le berceau, était vaincu par une crise suprême. Les nerfs avaient comme mangé le sang ; le sourd travail de cette chair ardente, s’épuisant se dévorant elle-même dans une tardive chasteté s’achevait faisait de la malheureuse un cadavre que des secousses électriques seules galvanisaient encore. A cette heure, une douleur atroce semblait avoir hâté la lente décomposition de son être. Sa pâleur de nonne, de femme amollie par l’ombre et les renoncements du cloître, se tachait de plaques rouges. Le visage convulsé, les yeux horriblement ouverts, les mains retournées et tordues, elle s’allongeait dans ses jupes, qui dessinaient en lignes sèches les maigreurs de ses membres. Et, serrant les lèvres, elle mettait, au fond de la pièce noire, l’horreur d’une agonie muette.

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

microsoft windows technical support phone number 21/05/2014 11:05

The colimasson sets the reviews ahead. The war and the peace is the main concern factor in this article. I couldn’t go deep into its moral value as I have no roots in this field of the author.

Dominique 02/05/2013 13:49

j'ai fait une grande partie du parcours Rougon l'an dernier et avec grand plaisir je n'ai pas fini mais j'avais un peu de surdosage, je compte bien reprendre mes lectures

Colimasson 03/05/2013 08:37



Je crains aussi l'overdose et je préfère attendre un petit moment avant de poursuivre la série. Jusqu'à quel volume avais-tu mené ta lecture ?