Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 17:24





Les personnages sont universels : l’élève, le professeur. Sans difficulté, le lecteur pourra s’identifier à l’un ou à l’autre. Votre préférence se portera-t-elle plutôt sur la figure de l’élève, jeune fille modèle, sûre d’elle et brillante ? Ou plutôt sur la figure du professeur, doux et prudent à la manière de ceux qui n’ont pas confiance en eux et qui cherchent coûte que coûte à se faire apprécier des autres ?
Ne réfléchissez pas longtemps au choix que vous allez faire : de toute façon, les rôles s’inverseront vite et l’élève deviendra de plus en plus piteuse, ignorante, écrasée par le totalitarisme d’un professeur qui pense pouvoir étaler son tyrannisme à mesure qu’il révèle son savoir. La possession de connaissance lui donne-t-elle le droit de s’imposer de cette façon ?

On pourrait débusquer, derrière la pièce de La Leçon, une réflexion sur le lien entre culture et barbarie. Avec Ionesco, les enjeux ne sont heureusement jamais annoncés aussi abruptement, d’autant plus qu’au spectateur, les connaissances du professeur sembleront totalement erronées. Se succède en effet une litanie d’affirmations fumeuses et délirantes concernant les fondamentaux des maths, des langues ou de la prononciation. La logique perd sa suprématie au profit des jeux de mots et des confusions engendrées par l’ambiguïté du langage. L’élève reçoit cet enseignement saugrenu sans broncher, avec une crédulité qui ressemble fort à celle qui pouvait être la nôtre lorsque nous partagions encore sa position. De cette façon, Ionesco parvient à remettre en question les acquis fondamentaux de nos connaissances. Comment pouvons-nous être sûrs que deux et deux font quatre, si ce n’est qu’un homme l’a dit une fois et que personne n’a encore réussi à le démentir, par manque de preuve contraire ?


Là où la comédie cesse de nous faire rire, c’est lorsque le professeur justifie sa violence destructrice par le fait qu’il est le représentant du savoir. Mais que vaut cette légitimité si ce savoir qui le caractérise n’a aucune valeur ?

Ionesco réussit une nouvelle fois à ébranler nos certitudes en nous partageant entre le rire et la stupéfaction. Il laisse désemparé et nous remue en nous confrontant à des personnages aussi perdus et dérisoires que nous.


Manière subtile de nous faire réfléchir sur des notions que nous considérons comme "vraies" :

Citation:
LE PROFESSEUR : Il y a des nombres plus petits et d’autres plus grands. Dans les nombres plus grands il y a plus d’unités que dans les petits…
L’ELEVE : … Que dans les petits nombres ?
LE PROFESSEUR : A moins que les petits aient des unités plus petites. Si elles sont toutes petites, il se peut qu’il y ait plus d’unités dans les petits nombres que dans les grands…s’il s’agit d’autres unités…



Le rythme final s'accélère. Le professeur s'embarque dans des tirades pas piquées des vers où le lyrisme vient s'ajouter à la... folie ? ou logique poussée à l'extrême ?

Citation:
LE PROFESSEUR : Les sons, Mademoiselle, doivent être saisis au vol par les ailes pour qu’ils ne tombent pas dans les oreilles des sourds. Par conséquent, lorsque vous vous décidez d’articuler, il est recommandé, dans la mesure du possible, de lever très haut le cou et le menton, de vous élever sur la pointe des pieds […] et d’émettre les sons très haut et de toute la force de vos cordes vocales. Comme ceci : regardez : « Papillon », « Euréka », « Trafalgar », « papi, papa ». De cette façon, les sons remplis d’un air chaud plus léger que l’air environnant voltigeront, voltigeront sans plus risquer de tomber dans les oreilles des sourds qui sont les véritables gouffres, les tombeaux des sonorités. Si vous émettez plusieurs sons à une vitesse accélérée, ceux-ci s’agripperont les uns aux autres automatiquement, constituant ainsi des syllabes, des mots, à la rigueur des phrases, c’est-à-dire des groupements plus ou moins importants, des assemblages purement irrationnels de sons, dénués de tout sens, mais justement pour cela capable de se maintenir sans danger à une altitude élevée dans les airs. Seuls tombent les mots chargés de signification, alourdis par leur sens, qui finissent toujours par succomber, s’écrouler…




Pour conclure, du pur absurde à s'en tordre de rire :

Citation:
LE PROFESSEUR : […] La prononciation à elle seule vaut tout un langage. Une mauvaise prononciation peut vous jouer des tours. A ce propos, permettez-moi, entre parenthèses, de vous faire part d’un souvenir personnel. (Légère détente, le Professeur se laisse un instant aller à ses souvenirs ; sa figure s’attendrit ; il se reprendra vite.) J’étais tout jeune, encore presque un enfant. Je faisais mon service militaire. J’avais, au régiment, un camarade, vicomte, qui avait un défaut de prononciation assez grave : il ne pouvait pas prononcer la lettre f. au lieu de f, il disait f. ainsi, au lieu de : fontaine, je ne boirai pas de ton eau, il disait : fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il prononçait fille au lieu de fille, Firmin au lieu de Firmin, fayot au lieu de fayot, fichez-moi la paix au lieu de fichez-moi la paix, fatras au lieu de fatras, fifi, fon, fafa au lieu de fifi, fon, fafa ; Philippe au lieu de Philippe ; fictoire au lieu de fictoire ; février au lieu de février ; mars-avril au lieu de mars-avril ; Gérard de Nerval et non pas, comme cela est correct, Gérard de Nerval ; Mirabeau au lieu de Mirabeau, etc., au lieu de etc., et ainsi de suite etc. au lieu de etc., et ainsi de suite, etc. Seulement, il avait la chance de pouvoir si bien cacher son défaut, grâce à des chapeaux, que l’on ne s’en apercevait pas.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article

commentaires

Noann 17/06/2012 20:44

Ah, je crois que mon comm' n'est pas passé... Dommage !

Noann 17/06/2012 20:41

Je suis resté perplexe à la lecture de cette petite pièce assez singulière...
Mais je pense qu'il vaut encore mieux la lire que la voir... La complexité de l’œuvre impose parfois des pauses et des relectures... De visu on n'a pas le temps. Par contre le jeu peut révéler un
côté drôle ou spirituel, et nous faire saisir des éléments qui ne s'imposent pas forcément à la lecture
Deux approches différentes, donc...

Colimasson 18/06/2012 10:05



Sans doute meilleure à lire en effet ! Finalement, cette pièce est si dense qu'une adaptation théâtrale ne peut que nuire aux éléments de réflexion qu'elle devrait transmettre...