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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 09:21


Résumé :




Le résumé est clair. Les enfants rois du récit de Bernard Lenteric sont les sept enfants les plus intelligents du monde, rien que ça. Ils ont réussi avec brio les épreuves conduites par Jimbo Farrar dans le plus grand secret depuis plusieurs années, et seul celui-ci peut concevoir l’importance de ses résultats. Jimbo Farrar, lui-même désigné comme un homme d’une très grande intelligence, se prendra de pitié pour ces sept petits génies qu’il sait inévitablement condamnés à la solitude parce qu’ils ne peuvent supporter les esprits limités de ceux qui les entourent. C’est pourquoi, toutes les années, il fera une brève apparition dans leur vie pour leur rappeler qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils seront bientôt réunis pour former l’entité la plus intelligente de ce monde. Ceci se produira avec l’ouverture d’une école qui, au terme du programme, regroupera quelques centaines d’enfants parmi ceux ayant obtenus les meilleurs scores aux épreuves.
A partir de ce moment-là, la belle mécanique imaginée par Jimbo Farrar se détraque et les sept petits génies, une fois regroupés, deviennent aussi hargneux et crétins qu’une bande de hyènes décidées à tout décimer sur leur passage, à la différence près que leur meilleure arme sera leur intelligence hors du commun. Evidemment, Jimbo Farrar, qui est le seul vrai génie gentil du monde, ne l’entend pas de cette oreille et ne laissera pas cette petite basse-cour d’enfants détraqués réunis par sa faute diriger le monde comme elle l’entend. Et paf, la deuxième partie du livre nous racontera cette formidable guerre menée entre les forces du mal et les forces du bien. Comme la quatrième de couverture nous indique que ce livre a eu beaucoup de succès, on ne doute pas un instant de l’issue de cette histoire.

Mais laissons tomber le côté prévisible du récit. Le reste du bouquin en vaut-il la peine ? Eh bien non, à moins d’avoir du temps à perdre et de vouloir rire des grossièretés de l’histoire, de la balourdise des personnages et de la vision de l’intelligence telle que l’entend Bernard Lenteric (elle vaut son pesant d’or).

D’entrée de jeu, le style de la narration laisse dubitatif. Si l’histoire traite du génie et de l’intelligence, on s’attend un minimum à ce que l’auteur soit renseigné sur le sujet et que son texte soit d’une qualité supérieure à la rédaction d’un enfant d’école primaire. Eh bien ce n’est pas le cas. Mais peut-être Bernard Lenteric pensait-il destiner son livre à un public exclusivement composé de sous-lecteurs impressionnés de lire les aventures de personnages dont le QI dépasse souvent les 150 ? Quoiqu’il en soit, la description de chaque personnage, qui survient automatiquement après l’apparition de son prénom dans le texte, ne s’embarrasse pas de tournures grammaticales trop compliquées. En revanche, suivre le fil de la pensée de Lenteric peut s’avérer être une activité plus déroutante puisque, succédant par exemple à la description de la couleur des yeux et des cheveux de Jimbo, l’écrivain nous indique en outre sa grande gentillesse, avant de nous étaler le chiffre de son QI (bien sûr, tous les personnages connaissent leur QI dans ce livre, sauf les femmes qui préfèrent poser pour Playboy), en terminant par nous rappeler sa gentillesse caractéristique :


« Il est blond châtain. Il a des yeux bleu clair avec de longs cils sombres, qui lui donnent un air très doux. Il est extraordinairement intelligent. Son quotient intellectuel est bien au-dessus de cent soixante. A cent dix, on n’est déjà pas bête… Il a l’air incroyablement gentil. »


Quant aux petits génies, on appréciera la grande ouverture d’esprit de Bernard Lenteric qui permettra au lecteur de découvrir que même un enfant obèse, un enfant noir ou un enfant fille peut arriver à exceller dans l’usage de son cerveau, même s’il répond typiquement à tous les clichés du genre :


« Hari le Noir lui sourit avec une tendresse fraternelle. De ses longs doigts de basketteur, il lui effleura la main… »


En plus de cela, Bernard Lenteric pense qu’il est nécessaire de donner une petite touche sexy à son roman pour attirer le plus grand nombre de lecteurs. Attention, si vous recherchez du graveleux, vous serez déçu : ici, rien que du très doux-doux et mignon, sauf la scène du viol mais là c’est différent, ça concerne les méchants.
On découvre ainsi les exploits sexuels que Jimbo relate à son meilleur ami l’ordinateur (aussi con que l’écrivain imagine son lecteur) :


« - Je vais épouser Ann, Fozzy.
Silence. Jimbo ricana.
- Enthousiaste, hein ?
- Pas de programmation à ce sujet, dit Fozzy.
- Je suis sacrément heureux d’épouser Ann. Ca a été fantastique, elle et moi, cette nuit, Fozzy. Je ne sais pas comment j’ai fait, mais le résultat a été réellement fantastique. Les autres fois, ça a toujours été bien, mais cette fois…
- C’est tout bon, mec, dit Fozzy au hasard. »



Et des scènes torrides qui sauront réveiller l’attention du lecteur endormi (ce qui serait tout à fait compréhensible) :


« Elle se retourna enfin et lui fit face, ses cheveux blonds teintés de rouge par la lueur du poêle. Elle vint vers lui, prit doucement la tête de Jimbo entre ses doigts et amena le visage contre ses seins :
- Sentez, ils sont tout chauds. »



Bon, on voit que le lecteur est vraiment considéré comme un abruti qui réclame à corps et à cris sa dose de scènes pseudo-érotiques à raison d’une toutes les cinquante pages environ. En revanche, les petits génies ne sont pas de ce bois-là. La chair, le corps ? Ils ne connaissent pas. Sauf peut-être le seul spécimen femelle de cette étrange corporation, et encore. Descendante de femmes qui pratiquèrent, il y a quelques milliers d’années, le plus vieux métier du monde, elle n’hésite pas à perpétrer la tradition et à vendre son corps lorsqu’elle sait pouvoir en retirer du bénéfice. A part ça, les trucs du corps, ça ne l’intéresse pas. La dualité corps/esprit a encore de beaux jours devant elle. D’ailleurs, elle n’aime pas nommer les choses telles qu’elles le sont vraiment, et plutôt que de bien vouloir avouer qu’elle aimerait bien se faire Jimbo, elle préfère dire :


« […] j’ai envie de lui ouvrir mon ventre. »


Ce qui est nettement plus classe, cela va sans dire. Et si Jimbo se laisse tenter par les attraits de la divine petite intellectuelle, c’est bien sûr en toute connaissance de cause. Il ne s’agit que de manipulation, on vous le fait bien comprendre, et Jimbo est bien trop intelligent pour céder à une simple pulsion. D’ailleurs, bien souvent, il ne s’exprime que par langage codé, et il ne peut pas s’empêcher de faire l’étalage de sa culture prodigieuse :


« Je croyais que nous allions au Pentagone, remarqua Jimbo. Pentagone, du grec penta qui veut dire baïonnette, et du latin gono, qui signifie littéralement « s’asseoir dessus ». »


On croit rêver mais non, le gars dit vraiment ça et personne ne se fout de sa gueule. Un autre monde… Mais il faut dire aussi que tous les personnages qui entourent Jimbo et sa bande de petits génies ne sont pas très futés. Facile pour eux, dans ces conditions-là, de mener à bien leurs projets machiavéliques. Apprécions par exemple la rapidité d’esprit des professeurs des génies (les meilleurs professeurs du monde, cela va sans dire, et pourtant, on a du mal à y croire) :


« Calvancanti trouva normal que trois ou quatre des Jeunes Génies, dont Gil, reviennent régulièrement rendre visite à Luque, même en dehors des cours.
Il ne fut pas davantage surpris que l’ordinateur de Luque et celui de la Fondation puissent utiliser exactement le même type de bandes magnétiques et d’encodeurs, pour la production du software, c’est-à-dire du logiciel, autrement dit les programmes qui disent à un crétin d’ordinateur sur quoi et comment il doit travailler. [vous êtes sûrs d’avoir bien compris ?]
De sorte que ni Calvancanti ni Luque ne s’étonnèrent de voir les Jeunes Génies transporter des disquettes IBM. Ils en prirent l’habitude. Ils étaient amusés, même flattés de voir les « gosses » manifester autant d’intérêt pour leur spécialité. »


Et ainsi, par le biais du réseau informatique, les petits génies réussiront presque à dominer le monde. Normal, on se demande souvent si eux-mêmes n’appartiennent pas à cette espèce composée de circuits électroniques en tous genres. L’intelligence humaine, définie et mesurée selon les critères de l’intelligence artificielle ? On y est presque on dirait…


« Pas un instant il ne soupçonna ce qui se cachait derrière le miroir sans tain des grands yeux noirs apeurés de Gil Geronimo Yepes : un cerveau capable de deviner, d’enregistrer et de mettre aussitôt en mémoire des centaines de programmes et des milliers d’instructions. Et, mieux que cela, ayant percé les codes d’accès, capable de concevoir et d’exécuter le branchement qui allait permettre d’établir, à distance, le contact avec la mémoire centrale de l’ordinateur. »


Heureusement, les longs passages chiants à base d’informatique sont ponctués de petites bulles d’air rafraîchissantes au sein desquelles le lecteur pourra goûter à l’humour ravageur de Bernard Lenteric :


« - Tous ces mouvements avaient été exécutés par les banquiers sur ordre écrit et codé émis par leurs 548 clients…
- Ouais, mec, uniquement par correspondance, seulement par-écrit-tu-l’as-dit-bouffi. »


J’en ris encore. Je pense qu’il s’agit d’ailleurs du but ultime et inavoué de Bernard Lenteric : payer une bonne tranche de rire à son lecteur. Comment aborder autrement ce roman ? Manuel destiné à la compréhension de l’intelligence à destination des crétins, la première page devrait se parer d’un avertissement adressé au lecteur potentiel. Un peu comme lorsque Bernard Lenteric ne cesse de nous répéter que la réunion des sept génies devra inévitablement engendrer une catastrophe planétaire, alors même qu’il n’est encore rien arrivé :


« Ann était heureuse pour Jimbo. Pourtant, un piège venait à l’instant de se refermer sur eux tous. »


Le lecteur est content quand il tient le livre entre ses mains pour la première fois et qu’il croit lire un petit thriller bien ficelé et piquant à souhait. Et pourtant, il ne sait pas encore que Bernard Lenteric se fout de sa gueule.

Citation:
Cela se passe, une nuit, dans Central Park, à New York : sept adolescents sont sauvagement agressés, battus, violés. Mais ces sept-là ne sont pas comme les autres : ce sont des enfants génies. De l'horreur, ils vont tirer contre le monde une haine froide, mathématique, éternelle. Avec leur intelligence, ils volent des centaines de millions de dollars, ils accumulent les crimes parfaits. Car ces sept-là ne sont pas sept : ils sont un. Ils sont un seul esprit, une seule volonté. Celui qui l'a compris, Jimbo Farrar, lutte contre eux de toutes ses forces. A moins qu'il ne soit de leur côté... Cela, personne ne le sait. Alors, si ces sept-là n'étaient pas sept, mais huit ? S'ils étaient huit, le monde serait à eux et ce serait la nuit, la longue nuit, LA NUIT DES ENFANTS ROIS.

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Malkeeja 31/01/2016 00:36

Ce livre est sorti en 1981 (aux éditions n°1). Merci de vous renseigner.

Anonyme 28/10/2015 18:09

Bonjour,
Personnellement, après avoir lu le livre je n'ai pas ressenti la moindre insulte.
Le style est, certes, différent de la plupart des romans que je connaisse mais de la à dire qu'il est insultant.

- [Colimasson] : "Jimbo est bien trop intelligent pour céder à une simple pulsion. D’ailleurs, bien souvent, il ne s’exprime que par langage codé, et il ne peut pas s’empêcher de faire l’étalage de sa culture prodigieuse :"

C'est dans le caractère du personnage, rien de plus. Pas de quoi s'attarder là dessus.

- [Colimasson] : "la vision de l’intelligence telle que l’entend Bernard Lenteric"

Il ne parle là, pas vraiment d'intelligence, mais plutôt de "super-intelligence", si je puis dire ainsi. Effectivement, le fait que des jeunes de quinze ans, et n'importe qui d'autre d'ailleurs, réussissent à voler des centaines de millions sans que personne ne les soupçonne est un peu étonnant. Mais justement, c'est dans ce genre de fait que repose toute la subtilité de l'histoire.
Et puis qu'est-ce que l'intelligence ? Posez-vous la question et essayez de formuler une réponse concrète. Vous verrez, ce n'est pas facile.

- [Colimasson] : "Un peu comme lorsque Bernard Lenteric ne cesse de nous répéter que la réunion des sept génies devra inévitablement engendrer une catastrophe planétaire, alors même qu’il n’est encore rien arrivé :"

De quoi engendrer du suspens dans la lecture, comme dans la plupart des livres.
---> Aucune forme de non respect dans ces trois critiques. C'est vous qui avez écrit le texte, normal que les gens disent ce qu'ils en pensent.

- [Gui] : "les prénoms sont ridicules"

Ah bon ? Pour moi les prénoms sont simplement anglophones (l'histoire ne se passe pas en France). Mais Jimbo ! allez-vous me dire. Et bien ce nom, "Jimbo", n'est autre que le surnom de James David Farrar.

Bon, en gros j'ai bien aimé ce livre même si le style d'écrit est assez atypique.
Bonne lecture.

Anonyme 28/10/2015 18:10

Désolé pour le texte compact, mais les entrées ne passent pas...

val 14/08/2015 15:48

Livre acheté chez Emmaüs par hasard il y a 3 semaines... ben moi je l'ai bien aimé ce bouquin. Je ne me suis pas sentie insultée par son auteur, je me suis laissé embarquer simplement, gentiment et même si la fin n'est pas vraiment à la hauteur, ça ne m'a pas dérangée. Ceci dit, ma culture n'est pas immense contrairement à mon empathie pour tous les créateurs surtout quand ils ne sont pas de génie. Critiquer, toujours critiquer bof... et si on se laissait juste aller à parler de ce qu'on aime? Ceci dit, votre exercice de style, Cher Colimasson, est bien agréable à lire, même s'il est assassin. Bien à vous

Colimasson 25/03/2015 22:05

Bienvenue au club ;)

gui 25/03/2015 20:57

Tout à fait d'accord avec la critique de colimasson. Aprè avoir lu en quatrième de couverture que ce livre avait eu beaucoup de succès, je me suis dit "je ne peux pas me tromper". Dès le départ, le style gêne, les prénoms sont ridicules, la vision de l'intelligence par Lenteric est d'autant plus déconcertante qu'on ne voit à aucun moment le but de ces chers Sept dans leurs projets machiavéliques... mais jusqu'au bout j'ai voulu y croire... et j'ai perdu mon temps! Le fait de m'apercevoir que mon point de vue était partagé sur ce livre a un peu soulagé mon agacement.