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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 18:43






Le silence est la malédiction qui échoit à tout bon migrant qui se respecte. Shaun Tan est le fils de l’un d’entre eux puisque son père n’arriva en Australie Occidentale de Malaisie qu’en 1960. Il connaît donc particulièrement ce mystère silencieux qui entoure les raisons du départ migratoire, et s’il décide toutefois de lever un peu le voile sur ce mouvement des pères qui quittent leur pays pour être ensuite rejoints par leur famille, il ne le fait que partiellement, évoquant les images mais taisant les mots. Ceux-ci, d’ailleurs, retrouveront bien leur caractère dérisoire lorsqu’il faudra apprendre à communiquer d’une nouvelle façon, sur un territoire où la langue maternelle ne signifie plus rien.




A travers le destin singulier d’un homme, Shaun Tan entreprend donc de suivre un de ces pères en cavale et d’élucider le mystère de leur destination. Pris au hasard d’une famille aimante, on le voit faire ses bagages, faire ses adieux, et embarquer vers des territoires qui semblent plus prometteurs. Le voyage est grandiose et pour la part de rêve qu’il divulgue, il mérite à lui seul le déplacement. Mais ensuite, que se passe-t-il ?





Dans les Mohamed de Jérôme Ruillier, la désillusion marquait cruellement les immigrants, mais il s’agissait dans ce cas du contexte précis de l’immigration maghrébine en France dans les années 60. Shaun Tan semble ne vouloir décrire aucune situation particulière et n’embarrasse pas son discours d’évènements à portée politique ou historique. Il cherche plutôt à décrire le mouvement migratoire dans sa forme générale en tant que concept. Cette vision synthétique l’oblige à recourir à des éléments métaphoriques et à mettre en place des allégories poétiques qui accompagnent des dessins sobres et racés. Mais là où la narration gagne en esthétique, en fluidité et en onirisme, elle perd bien sûr en crédibilité, et on pourra peut-être regretter le peu de consistance du chemin finalement très linéaire que suivra ce père migrant en territoire inconnu.


Shaun Taun brille toutefois à nous glisser dans la peau de son personnage en nous faisant perdre tout contact avec le langage. On craint de devoir se glisser dans une histoire qui ne sera guidée par aucun mot, et on comprend d’autant mieux quelle terreur peut être celle de ces hommes obligés de se débrouiller sur une nouvelle terre sans aucun bagage verbal. Notre place de lecteur nous dispense toutefois bien des désagréments, et pour peu que l’on se prête au jeu, on finira par prendre goût à ce silence suggestif, et à faire naître nos propres dialogues en filigrane des images.


Exemple d’une immersion appréhendée et teintée de mélancolie, Là où vont nos pères semble surtout vouloir rendre hommage au courage d’hommes qui ont réussi à s’arracher de leurs origines pour proposer de meilleures conditions de vie à leur famille -mais seulement parce que le territoire accueillant a révélé des potentialités dont ils ont pu faire usage. Le cas contraire ne sera pas envisagé, ce qui confère à cet album son relatif optimisme et sa poésie rassérénante.





Citation:
L’essentiel de ce livre a été inspiré par des histoires et anecdotes, racontées par des migrants de nombreux pays et à différentes périodes, dont celles de mon père qui arriva en Australie Occidentale de Malaisie en 1960.




Une des inspirations visuelles de Shaun Tan :




Tom Roberts, Coming South

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Published by Colimasson - dans Bande dessinée
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commentaires

Mo 19/03/2013 07:38

J'avais été charmée par cet ouvrage !! Je crois que je le relirais volontiers. Quantité de petits détails graphiques ont dû m'échapper. C'est superbe, sans jugement et sans apriori. Contente de
découvrir que tu l'as également apprécié

Colimasson 20/03/2013 07:19



Maintenant que tu le dis... le dessin fourmille de détails, c'est vrai. Comment ne pas être sûre de n'avoir rien loupé... ? ôO