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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 13:18
 






On ne se lance pas dans la lecture de la Pianiste avec la confiance béate du lecteur qui attend de l’écrivain une connivence partagée –une sorte d’attention presque filiale. Et pour cause, Elfriede Jelinek ne peut visiblement pas supporter les dominations familiales, qu’elle s’évertue à détruire avec une rage insensée dès les premières lignes de son livre –avant qu’on ne se rende compte que, plus vraisemblablement, elle ne rejette pas uniquement les liens familiaux mais toutes les chaînes qui cadenassent les individus dans des relations où chacun y perd de sa « liberté ».


Elfriede Jelinek elle-même se défend de ces dépendances jusqu’à maintenir très loin d’elle ses personnages. Elle les repousse d’une façon subtile, en les réduisant à l’état d’objets manipulés par des forces qu’ils ne contrôlent pas. Le procédé vire parfois à l’acharnement. Elfriede Jelinek cherche à se défendre tant et si bien que sa propre vulnérabilité semble elle-même sans borne, à l’instar de ses personnages. Elfriede Jelinek, terrorisée, n’aurait-elle pas trouvé d’autre moyen que de les brutaliser et de les malmener jusqu’au ridicule pour se préserver du phénomène pourtant inévitable qui se met en place à chaque nouvelle relation : la dépendance, en degrés et en nature divers ? Si on veut aller plus loin, on peut se demander quelles intentions sont à l’œuvre derrière cette volonté frénétique. On discernerait alors un individualisme forcené qui cherche à tout prix à préserver une identité considérée comme absolue en soi mais dégénérée par les influences extérieures. C’est curieux, car Elfriede Jelinek ne s’interroge jamais sur les caractéristiques de cette identité pure. Que serait Erika si elle n’était pas retenue par les chaînes que lui impose sa mère ? Elle se permettrait des audaces vestimentaires qui exacerberaient sa féminité et ne serait peut-être plus obligée de canaliser sa sexualité dans des peep-shows tristement dépeints, mais serait-ce là l’expression de sa véritable volonté ? Comment être sûr que le moindre acte accompli ne l’est pas en vigueur d’une instance extérieure à soi-même ?


« Avant-goût de la chaleur et du confort douillet qui les attend dans le salon. Dont personne n’a fait échapper la chaleur. Peut-être arriveront-elles même à temps pour le film de minuit à la télévision. […] Erika aspire de toutes ses fibres à son doux fauteuil de télévision derrière une porte bien verrouillée. Elle a sa place attitrée, la mère a la sienne et pose souvent ses jambes enflées en hauteur, sur un pouf persan. […] Erika aimerait surtout retourner dans le ventre maternel, s’y laisser bercer dans la douceur et la chaleur des eaux. »



Elfriede Jelinek est agaçante car ses réflexions sont simplistes. Les grossièretés réductrices s’accumulent, surtout au cours des premières pages, comme si, après avoir annihilé tous les liens avec ses personnages en manquant au respect de leur dignité, Elfriede Jelinek cherchait à détruire jusqu’aux liens qui auraient pu l’unir avec son lecteur. Chaque phrase semble une épreuve de patience qu’elle inflige au lecteur devant ses poses superficiellement provocatrices. Avec une rage qui susciterait presque notre pitié pour cette pauvre fille aussi dégoûtée que son personnage Erika, Elfriede Jelinek s’attaque d’abord à la figure maternelle, puis à la culture et à ses apprentissages paradoxalement barbares, ensuite à la monotonie de la vie urbaine avant de terminer par un massacre du sentiment amoureux. Rien ne trouve grâce aux yeux de Jelinek. Et nous l’observons dynamiter le paysage qui l’entoure avec le regard imperturbable du spectateur extérieur. La mise à distance a si royalement fonctionné que le lecteur ne s’émeut plus de rien. Tout est moche, gris et déprimant, mais telles sont les impressions ressenties par Erika/Jelinek, et elles ne parviennent jamais à se propager jusqu’au lecteur qui observe tout cela dans un mélange d’ennui, de pitié et d’amusement.


« En allant à l’école, Erika voit partout de façon quasi obsessionnelle le dépérissement des êtres humains et des victuailles, elle ne voit que rarement croissance et prospérité. »


Ainsi, ce n’est pas le thème de la Pianiste qui provoque une certaine forme de rejet mais l’écriture chiquée d’Elfriede Jelinek. Dans la préface du livre, Yasmin Hoffmann justifie ainsi ce ton :


Citation:
« L’on sait depuis Nietzsche que le rire est bien plus assassin que la colère, aussi Elfriede Jelinek assassine-t-elle les mots avec les mots. Elle les défigure, les retaille, les décompose pour les recomposer dans un sens inconnu mais toujours compréhensible, car son projet n’est pas seulement d’ordre formaliste : l’enveloppe subsiste, mais rendue transparente par la manipulation, afin que l’on perçoive tout ce qui peut se nicher dans un discours sur la famille, l’éducation, la langue, et par là même empêcher le lecteur de s’identifier et maintient une distance entre le texte et le lecteur dont elle interpelle l’esprit critique, et qu’elle invite à condenser ce qu’elle a déplacé. »



L’adhésion ou non à la lecture de la Pianiste résulte peut-être d’une subtile alchimie : chacun appréciera à sa manière la distance dont fait preuve Elfriede Jelinek. Si celle-ci convient au lecteur, alors peut-être pourra-t-on se sentir impliqué dans les évènements qui constituent la substance de ce livre. Quoiqu’il en soit, il est certain qu’Elfriede Jelinek n’est pas un écrivain anodin, en témoigne l’évolution du regard que j’ai pu porter sur son histoire au cours de ma lecture : alors que je la trouvais simplement misérable et ridicule dans les premières pages du livre, mon intérêt n’a cessé de s’accroître par la suite en raison des différents niveaux allégoriques qu’elle déployait. Reste simplement que les fréquences d’émission de Jelinek n’ont pas trouvé réception en moi. Elfriede Jelinek a accompli sa mission : nous ne deviendrons pas dépendantes l’une de l’autre dans une de ces énièmes relations aliénantes –dont la relation écrivain-lecteur fait bien évidemment partie.

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Published by Colimasson - dans Livre
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