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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 13:59






Rhétorique sonne comme logique : Rhétorique ne laisse rien présager de bon, livré dans le format austère d’un manuel de cours. Heureusement, Joëlle Gardes-Tamine, professeur de rhétorique et de poésie à Paris Sorbonne, parvient à surmonter nos craintes dès la première page : la rhétorique sera ludique ou ne sera pas. Ne parlons pas d’un ludique qui s’amuse plus qu’il ne nous amuse à nous soumettre des questions en tous genres pour nous ensevelir sous des connaissances imprécises et désordonnées. Ici, le développement sera précis, organisé et rigoureux, mais parsemé de si nombreux exemples –la plupart savoureux- qu’on se demande bientôt pourquoi avoir pensé que la Rhétorique serait une lecture rébarbative. 


« La rhétorique commence en effet avec toute prise de parole qui ne se propose pas simplement le plaisir de la conversation, le plaisir de parler non pas pour ne rien dire, mais pour ne rien faire, sans objectif autre qu’un simple échange de propos, à supposer qu’un dialogue sans enjeu soit vraiment possible. »


Maîtriser l’art de la Rhétorique, c’est ce que nous aimerions tous faire, qu’il s’agisse de convaincre son patron de nous accorder une nette augmentation ou de s’enflammer pour des éloges ou des blâmes que nous prononcerions d’une traite, cinq minutes montre en main. Il est pire ressemblance que celle nous faisant rêver d’être un Hamlet, soliloquant crâne en main, gagnant notre respect par un verbe rigoureux et convaincant. 


Nous apprendrons ainsi les racines historiques de l’art de la Rhétorique, balayant un large éventail d’auteurs et d’orateurs, de l’Antiquité jusqu’au siècle dernier. Joëlle Gardes-Tamine s’attarde plus particulièrement sur les trois points fondamentaux de l’art rhétorique : le cœur, l’esprit et l’élocution. Ce sont ici trois variantes de ce que les rhétoriciens anciens nommaient movere (émouvoir), docere (enseigner) et delectare (plaire). Les connaissances que nous fournit l’auteure ne semblent jamais gratuites, détachées des préoccupations des hommes quotidiens, croyant parler sans y penser, comme s’il était possible d’user gratuitement d’un langage chargé d’histoire et de signification. Ainsi comprendrons-nous l’importance de la Rhétorique dans les sociétés antiques qui voient se développer le cadre procédurier, comme elle montre son influence à chaque période de crise ou de bouleversement sociétal. Des mystères se dévoilent, partiellement expliqués par les nécessités d’autres époques. Nous demandons-nous pourquoi les figures de style existent ? Rappelons-nous que la transmission écrite n’est que très récente et que les siècles précédents ne pouvaient rien utiliser d’autre que leur mémoire pour figer légendes et histoires :


« Est-ce que la mémoire peut expliquer l’amour du Moyen Age pour le grotesque, le bizarre ? Peut-être les figures étranges que l’on voit sur les pages des manuscrits et dans toutes les formes de l’art médiéval ne sont-elles pas tant la révélation d’une psychologie torturée que la preuve du fait que le Moyen Age, quand il devait se souvenir, suivait les règles classiques pour fabriquer des images faciles à se souvenir ? » 


Résultat… nous devons nous coltiner lieux communs et stéréotypes, figures de style aussi plaisantes que nécessaires, que Joëlle Gardes-Tamine nous aide à définir et à repérer dans des textes qui apparaissent moins inutilement alambiqués qu’ils ne le semblaient avant la lecture de cette Rhétorique. Racine et Corneille deviendront moins ampoulés, déterminés par une éducation et un héritage culturel qui conditionnent leurs drames à leurs formes strictes. Mais à force de parler des siècles précédents, on en vient à se demander progressivement quelle place occupe la Rhétorique à notre époque :


« On a voulu la croire morte. Mais au lieu de la laisser reposer en paix, toute la première moitié du XXe siècle s’est acharnée sur son cadavre et, à force de parler de la défunte, on a fini par la ressusciter. A une époque où la publicité nous traque à tous les coins de rue, où la solitude et le silence sont devenus un luxe, c’est bien un nouvel empire qu’elle est en train d’édifier sur les traces de l’ancien. »


Des discours des rhéteurs antiques à la publicité cococola, il n’y a qu’un pas. La Rhétorique de Gardes-Tamine nous ouvre de nouveaux horizons : rien de ce que nous disent les mots n’est innocent et fortuit. On peut choisir de l’ignorer et de se laisser guider par la passion ; on peut choisir d’être vigilant et d’analyser chaque mot ; enfin, on peut choisir de passer de l’un ou l’autre, acceptant d’être dupé uniquement lorsque cela nous plaît.






Naissance de la rhétorique :


Citation :
« Aristote en effet fait naître la rhétorique en Sicile lorsque, les tyrans expulsés dans le premiers tiers du Ve siècle, il convient de redistribuer à leurs propriétaires les terres qui leur avaient été confisquées. Cela ne va évidemment pas sas contestation, et c’est donc dans un cadre procédurier que se fait jour la nécessité d’une technique de la parole, qui évite de régler les conflits par la force physique. »



Pour une utilité des lieux communs : 


Citation :
« Si certains de ces topoi ont traversé l’histoire, comme celui de la modestie avant un discours ou une conférence, chaque époque se forge un ensemble de lieux communs. Aujourd’hui, les explications par le milieu social, par l’enfance malheureuse, de tous les échecs ou de tous les crimes constituent autant de passages obligatoires dans le discours judiciaire, politique, social et même littéraire. Ces lieux ne sont pas seulement destinés à faciliter le développement du discours : connus de tous les membres d’une communauté culturelle, leur généralité même constitue un premier terrain d’entente avec le public et celui qui s’en écarte s’expose au risque de rejet, à moins qu’il ne veuille provoquer. »



Monsieur Jourdain était-il aussi un habile rhéteur ?


Citation :
« Même lorsque l’intention de tromper n’existe pas, il est difficile de tout expliciter, car l’un des mécanismes du langage est justement l’implicite qui fait que nous ne disons pas : Il existe un individu tel que cet individu est venu. Jacques est cet individu, mais Jacques est venu. Ou encore au lieu de : Je t’avais prêté un livre de physique. Tu dois me rendre ce livre de physique, on dira tout simplement : Rends-moi mon livre de physique. »



*peinture de Kevin Best

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Published by Colimasson - dans Livre
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