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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 19:55

La Servante écarlate est à considérer comme un récit douteux, pas moins pourtant que les notes historiques qu’il a inspirées au Professeur James Darcy Piexoto dans le cadre du Douzième Colloque d’Etudes Giléadiennes en juin 2195. Pourquoi douteux ? Alors que la société giléadienne semblait avoir proscrit toute forme d’individualisme –pire : alors qu’elle semblait avoir aboli toute capacité réflexive-, comment un de ses membres, une femme de surcroît, aurait-elle pu écrire le récit de ses jours avec autant de distanciation critique ? Sur cet état de fait d’apparence paradoxal –une société totalitaire ne l’est pas vraiment si elle conserve encore le droit d’expression même le plus intime, ce qui n’était plus le cas par exemple dans 1984 d’Orwell-, le Professeur Piexoto s’interroge, et à travers lui Margaret Atwood prévient d’emblée les controverses que pourrait susciter son conte de la Servante écarlate.


Le titre de ce récit désigne une des castes sociales en vigueur dans la société giléadienne. Les Servantes écarlates sont des femmes fertiles, mises au service d’Epouses stériles afin de concevoir des enfants. Régulièrement, les Servantes écarlates se livrent à leur Commandant attitré –le mari des Epouses- et mènent à bien une relation sexuelle à visée exclusivement productive. Les Servantes se résument à leur matrice : aucun sentiment ne doit être suscité en elle ni à travers elles, c’est pourquoi elles vivent recluses, obéissent à des cérémonials stricts et sont privées de toute source d’émancipation sexuelle et individuelle. Parmi ces éléments, on trouve aussi bien des objets d’apparat tels que le maquillage, la garde-robe, les magazines féminins, que des objets à visée intellectuelle tels que les jeux de réflexion, les journaux ou les livres. L’individu doit s’effacer pour la bonne marche de la société giléadienne et surtout pour le renouvellement de sa population.


Margaret Atwood décrit cette société en prenant son temps, rebondissant régulièrement du récit à ses préquelles par l’intermédiaire des souvenirs de la Servante écarlate. Ici, contrairement à d’autres récits dystopiques tels que Le meilleur des mondes ou 1984, la prise de pouvoir politique d’une partie de la population par rapport à une autre n’est pas le motif causal de son organisation mais bien plutôt la conséquence nécessaire d’une catastrophe écologique qui pourrait bien se produire demain. Baisse de la natalité, stérilité, malformations génétiques et hausse de la mortalité infantile : tel serait le programme des années à venir, piégés que nous sommes entre nos inhalations prolongées de perturbateurs endocriniens et nos expositions répétées aux irradiations. Dans ce contexte, les Servantes écarlates constituent le dernier espoir de renouvellement de la société. Capturées parmi le sérail des dernières femmes productives de la société pré-giléadienne, elles n’ont pas d’autre choix que de se reproduire au service des Epouses. Le sacrifice semble vain car malgré des fécondations répétées, déshumanisées et désagréables, les grossesses sont rares et lorsqu’elles se produisent, elles aboutissent souvent à une fausse couche, à un mort-né ou à une chimère.


« Les chances sont d’une sur quatre, nous l’avons appris au Centre. L’atmosphère est devenue trop saturée, un jour, de produits chimiques, rayons, radiations ; l’eau grouillait de molécules toxiques, tout cela prend des années à se purifier, et entre-temps cela vous rampe dans le corps, assiège vos cellules graisseuses. Qui sait, votre chair elle-même peut être polluée, sale comme une plage huileuse, mort certaine pour les oiseaux du littoral et les bébés pas encore nés. Peut-être un vautour mourrait-il s’il vous mangeait ; peut-être êtes-vous lumineuse dans le noir, comme une horloge démodée. »


Peut-être parce que le sacrifice semble vain, les moyens de faire entorse au strict règlement se développent et laissent apercevoir leurs portes d’accès pour qui ouvre l’œil et désire lui faire faux bond. Mais la méfiance règne toujours et l’individu qui veut se retrouver doit échapper aux membres de la caste de l’ « Œil » ainsi qu’aux autres Gardes, Servantes, Epouses ou Commandants trop orthodoxes.


Dans cette atmosphère étouffante, rongée par le spectre de la disparition de l’humanité, les sacrifices propitiatoires font figure d’aberration et traduisent la position paradoxale d’un système qui semble vouloir précipiter sa destruction. Toute ressemblance avec un système existant serait purement fortuite…et c’est peut-être pourquoi nous, lecteurs qui ne connaissons pas encore réellement cette société giléadienne, devons nous réjouir des dernières libertés qui nous échoient encore. Tout le récit de la Servante écarlate traîne à sa suite un diffus parfum de nostalgie qui s’attarde là où nous l’attendions le moins, qu’il s’agisse des magazines féminins et de leurs promesses d’éternité, du Scrabble et de ses fonctions sociales et culturelles improductives, ou encore des pissenlits et de toutes les légendes imaginaires qui leur sont associées. Là où Freud décelait en chaque comportement l’action inconsciente de la libido, Margaret Atwood exacerbe l’instinct sensuel qui motive nos activités, lui donnant une légitimité salvatrice à une époque qui l’aura définitivement banni.


Dans le genre du récit dystopique, Margaret Atwood rivalise d’inhumanité avec George Orwell ou Aldous Huxley tout en tenant un discours différent. Ici, ce n’est pas particulièrement par la surveillance ou par l’asservissement politique que ses personnages sont déshumanisés, mais par la privation de leur sensualité. Restent cependant des points communs qui sont l’abolition du concept d’individu, de sa capacité réflexive ainsi que de sa répartition en castes.


La Servante écarlate ne nous prive heureusement ni de sensualité ni de plaisir intellectuel. A l’ouverture du récit, cela semblait loin d’être gagné : les propos étaient souvent incompréhensibles car imprégnés du jargon giléadien, mais le texte s’éclaircit au fur et à mesure que la servante se révèle personnellement et se défait des concepts qui lui ont été inculqués, à la recherche d’un épanouissement marginal. Outre la passion révélée pour ce récit, Margaret Atwood fait encore mieux : elle révèle à nos consciences la passion que devrait nous inspirer une société futile, animée par des intérêts sensuels, sexuels et intellectuels –mais reste floue et donc effrayante quant à la limite décente d’intérêt que nous devons leur consacrer pour ne pas que la pulsion de vie ne se transforme en pulsion de mort et ne nous précipite dans une société giléadienne nécessitée par la catastrophe écologique des individualismes exacerbés.


Ôde au superficiel...

Citation:
« Nous aurions hoché la tête pour ponctuer les dires les unes des autres, et montrer que oui, nous connaissons bien tout cela. Nous aurions échangé des remèdes, et tenté de nous surpasser mutuellement dans la litanie de nos misères physiques ; doucement, nous nous serions plaintes, à voix basse, sur un ton mineur et mélancolique comme des pigeons sur les rebords des gouttières. […]
Comme je méprisais ces conversations. Maintenant je soupire après elles. Au moins, nous parlions. Un échange, du moins. »



Derrière le langage technique et apparemment dénué d'émotion, les sentiments continuent à se frayer leur chemin (que l'on soit d'accord ou non avec le fond du propos)...

Citation:
« Parfois je ne peux penser à moi-même, à mon corps, sans voir mon squelette : ce que je suis, vue par un électron. Un berceau de vie, fait d’os ; et à l’intérieur dangers, protéines déformées, cristaux ratés, ébréchés comme du verre. Les femmes prenaient des médicaments, des pilules, les hommes aspergeaient les arbres, les vaches mangeaient l’herbe, toute cette pisse épicée a coulé dans les rivières. Sans parler des explosions d’usines atomiques, le long de la faille de Saint-Andréas, sans défaillance humaine, au moment des tremblements de terre, et la souche mutante de syphilis, qu’aucune moisissure ne pouvait arrêter. Certaines l’ont fait elles-mêmes, se sont fait coudre hermétiquement au catgut, ou ravager avec des produits chimiques. Comment ont-elles pu ? disait Tante Lydia, oh, comment ont-elles pu faire une chose pareille ? Jézabel ! Mépriser les dons de Dieu ! »



Ici aussi, la manipulation par les mots n'est pas anodine :

Citation:
« Je manque d’étouffer : il a prononcé un mot interdit. Stérile. Un homme stérile, cela n’existe plus, du moins officiellement. Il y a seulement des femmes qui sont fertiles et des femmes improductives, c’est la loi. »

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Published by Colimasson - dans Livre
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