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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 13:38
La soupe à l’oignon

Quel est ce bruit appétissant
Qui va sans cesse bruissant ?
On dirait le gazouillis grêle
D’une source dans les roseaux,
Ou l’interminable querelle
D’un congrès de petits oiseaux.
Mais cela n’est pas. Que je meure
Sous des gnons et sous des trognons,
Si ce ne sont pas des oignons
Qui se trémoussent dans du beurre !

Hein ! qu’est-ce que Bibi disait ?
Et ce bruit sent bon –qui plus est.
C’est à vous donner la fringale.
Traitez-moi de syndic des fous,
Je n’en connais pas qui l’égale.
« Et pourquoi faire –direz-vous-
Met-on ces oignons dans le beurre ? »
Pourquoi faire ?...triples couyons,
J’espère…une soupe à l’oignon.
Vous allez voir ça tout à l’heure !

Je m’invite, n’en doutez pas.
Et j’en veux manger, de ce pas,
A pleine louche, à pleine écuelle…
Ne me regardez pas ainsi,
C’est ma façon habituelle.
La soupe à l’oignon, Dieu merci !
Ne m’a jamais porté dommage.
Ainsi, la mère, encore un coup,
Insistez, faites-en beaucoup,
Et n’épargnez pas le fromage.

Elle est prête ?...Alors, on s’y met.
Ô simple et délicat fumet !
Tous les parfums de l’Arabie
Et que l’Orient distilla,
Ne valent pas une roupie
De singe, auprès de celui-là.
Et puis !...quel fromage énergique !
File-t-il, cré nom ! file-t-il !
Si l’on ne lui coupe le fil,
Il va filer jusqu’en Belgique !

On me dirait dans cet instant :
« La Fortune est là qui t’attend.
Laisse-là ta soupe et sois riche. »
Que d’un cran je ne bougerais.
Qu’elle m’attende, je m’en fiche !
En vérité, je ne saurais,
Quand elle passerait ma porte,
Manger deux soupes à la fois,
Comme celle-ci. Non, ma foi.
Alors, que le diable l’emporte !

Assez causé. Goûtons un peu
Cette soupe, s’il plaît à Dieu !
Cristi ! Qu’elle est chaude, la garce !
Autant pour moi ! Où donc aussi,
Avais-je la cervelle éparse ?
Sans doute entre Auteuil et Bercy…
Elle ne m’a pas pris en traître
Sais-je pas sur le bout du doigt
Que toute honnête soupe doit
Etre brûlante ou ne pas être ?

Qu’est-ce à dire ? Je m’aperçois
Que j’en ai repris quatre fois.
Parbleu ! je n’en fais point mystère.
Mais j’en veux manger tout mon soûl.
Quatre fois ! peuh ! la belle affaire !
J’en reprendrais bien pour un sou.
Dussé-je crever à la peine,
Je n’aurai garde d’en laisser.
Et ne croyez pas me blesser,
En m’appelant « vieux phénomène »…

Allons, bon !... Il n’en reste plus !
Eh bien, alors, il n’en faut plus.
Ayons quelque philosophie.
Une soupe se trouvait là…
Elle n’est plus là… C’est la vie !
Que voulez-vous faire à cela ?
La soupe la plus innombrable
Finit tôt par nous dire adieu.
Et je ne vois guère que Dieu,
Finalement, de perdurable.

Raoul Ponchon dans La muse au cabaret


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Published by Colimasson - dans Poésie
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